UNE VILLE, UNE HISTOIRE : Tlemcen et ses danses guerrières.

 

L'Allaoui, danse traditionnelle des Ouled Nhar
 
 
La région de Sebdou, située dans la wilaya de Tlemcen,  constitue l'un des foyers les plus importants de la culture folklorique Algérienne. Ses danses et ses musiques traditionnelles ne sont pas de simples divertissement, mais des témoins vivants d'une histoire millénaire, des expressions corporelles qui racontent les combats, les joies et les mémoires collectives d'un peuple. Ces traditions culturelles, transmises de génération en génération, incarnent la richessse du patrimoine immatériel Algérien et méritent une reconnaissance particulière pour la préservation des traditions Algérienne. 
 

1- Le Nahri, l'âme des Ouled Nhar.

Au coeur des terres de Sebdou, résonne une musique accompagné d'une danse guerrière ancestrale, le Nahri que les anciens appellent aussi le Dari.  Né dans les villages de Sidi Djillali et d'El-Abed, elle  a fini par conquérir Tlemcen puis Oran, et enfin a travers l'Oranie.
 
Le Nahri se distingue par ses instruments, tel que la gasba (flûte traditionnelle algérienne en roseau à 3 nœuds) et le bendir (tambourin) qui constituent les instruments principaux. Cette musique s'accompagne d'une danse guerrière avec des mouvements d'épaules qui suivent le rythme du bendir et de la gasba.
 
Selon les sources anthropologiques, le nahri est considéré comme une variante de la danse allaoui, partageant les mêmes techniques instrumentales et les mêmes chorégraphies. Cette filiation montre comment les traditions se déclinaient différemment selon les tribus, tout en conservant une base commune.
 
 
De Brown, Mary Elizabeth, 
Instruments de musique et leurs maisons 
(New York: Dodd, Mead, 1888)

2- L'Allaoui, la danse guerrière.

L'Allaoui, également connu sous le nom de Laâlaoui, c'est une musique et danse traditionnelle guerrière spécifique à la région de Tlemcen et des hauts plateaux Oranais. Selon le chercheur Yazli Ben Amar, cette danse est originaire de la tribu arabe des Ouled Nhar, établie au sud de Tlemcen. 
 
L'Allaoui, danse traditionnelle des Ouled Nhar
 
Les autres tribus de la région, inspirées par le peuple d'Ouled Nhar, ont progressivement adapté cette danse à leurs propres contextes culturels, donnant naissance à des variantes régionales comme le reggada. Les Ouled-Nhar eux-mêmes affirment être les créateur originels de cette danse, qu'ils pratiquaient autrefois où les chevaux manquaient pour la parade, les hommes ont transformé leur ferveur guerrière en une chorégraphie artistique.
 
On retrouve l'Allaoui  pratiquée dans une vaste région , s'étendant de Mascara à Maghnia (à la frontière marocaine). Cette diffusion géographique témoigne de l'importance culturelle de cette danse dans l'identité collective de l'Oranie. 
 
Les danseurs vêtus d'une tunique ample appelé abbaya, qui est généralement de couleur safran ou blanche, portent en bandoulières croisées, des étuis de pistolets, des cornes à poudre vides et des baudriers factices. 
 
Tous commence par la Dakhla (entrée) ou la Reggada (dormante), les mouvements s’exécutent sur un rythme lent et régulier. Les danseurs sont alignés en rang d'environ 6 hommes, soudés épaule contre épaule, ils entament une marche lente, hypnotique, au son d'une gasba qui semble monter des profondeurs. 
 
Puis, vient la rupture, la Rayshiya. Au signal du meneur, le rythme s'emballe. Les pieds  frappent le sol à l'unisson, 3 coups secs, 3 balancements d'épaules, comme si l'on chargeait l'ennemi. Le contraste est saisissant , presque dramatique.
 
Enfin, c'est le bouquet final avec la Sbaysiya.  Ici, on ne danse plus, on combat. La cadence devient frénétique, presque violent. Les cris et des commandement fusent, dans un chaos parfaitement orchestré qui mime l'assaut final. 
 
C'est là que l'on comprend la force de l'allaoui, les hommes dansant coude à coude, comme soudés les uns aux autres, unis. Une solidarité tribale où chaque homme est un maillon d'une chaîne indestructible. Chaque phase de la danse mime un aspect différent du combat, l'approche, l'accélération, puis l'assaut final. Les mouvements d'épaules reproduisent les coups d'épée, tandis que les pas marqués imitent une marche militaire disciplinés.
 
Zamâr à corne, bendir et gallal chez la tribu des Arfa dans la région de Msirda. Ghayta et bendir dans la région extrême ouest des hauts plateaux, Naâma, Mécheria, Aïn Sefra. L'Allaoui reste la signature indélébile d'un peuple Algérien qui refuse d'oublier sa propre puissance.

3- La Reggada : Du champ de bataille à la scène mondiale.

La reggada est née comme une adaptation modernisée de l'Allaoui, particulièrement parmi les tribus amazighs zénète. Contrairement à l'Allaoui, qui reste profondément ancrée dans la tradition, la reggada intègre progressivement des instruments modernes tels que les synthétiseurs et d'autres éléments musicaux contemporains. Aujourd'hui, on ne compte plus les mariages algériens ou les festivals, où le rythme s’emballe au son des synthétiseurs modernes, remplaçant parfois le souffle brut de la gasba.
 
Danse reggada à la waada de Tenira Sidi Belabbes Algérie

A partir des années 1980, la reggada s'est ouvert au monde et s'est diffusée bien au -delà de ses foyers d'origines tribaux. C'est le paradoxe de cette danse, en devenant une icône des fêtes Algérienne, elle a gagné en popularité. Si les jeunes générations vibrent au tempo de ces nouvelles sonorités, l'ombre du guerrier d'autrefois s'efface peu à peu, entraînant une perte progressive du sens originel et de la mémoire guerrière attachée à la danse.

4- L'Accaf, le chuchotement des femmes.

Loin de la fougue guerrière des hommes, l'Acaff se déploie comme un poème vivant, porté exclusivement par les femmes de l'Oranie. Ici, la danse n'est pas un défi, mais une confidence.  L'Acaff s'accompagne de chants mélancoliques, mystiques, patriotiques ou quotidiens qui racontent les histoires d'amours et les peines du cœur, les événements historiques et les luttes de résistance.
 
 
Les femmes se tiennent en 2 rangs face à face, se balançant d'avant en arrière à petit pas, se rapprochant et reculant au rythme des bendir. Au milieu, la Zaraä, la meneuse, guide le groupe avec une autorité douce. Elle n'est pas seulement celle qui donne le tempo aux bendir, elle est la gardienne du rythme, celle qui veille à ce que l'ensemble reste soudé.
 
De Sebdou jusqu'aux montagnes des Beni-Snouss, et des plaines de Sidi Bel Abbès jusqu'aux sables d'Aïn Sefra. On retrouve la pratique du Caff, également dans les région tel que El Bayad, Mecheria, Saïda, Naâma et Ain Temouchent. 

5- Reconnaissance et préservation du patrimoine Algérien.

Bien avant que les tribus hilaliennes ne foulent le sol de l'Oranie, les danses traditionnelles  de Sebdou et de l'Oranie plongent leurs racines dans les cultures Amazighs Zénètes qui peuplaient cette région. Ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Allaoui ou le Nahri, avec ce jeu d'épaules si particulier, puissant et fier, n'est rien d'autre que l'écho des danses guerrières berbères millénaires, adaptées et transformées par les siècles. 
 
Bien que certaines danses Algérienne ne soient pas encore inscrites sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, contrairement à l'Ahellil du Gourara, inscrit en 2008, ou le raï, inscrit en 2022, elles bénéficient d'une reconnaissance croissante au niveau national et international. La région de Tlemcen a vu certaines de ses traditions reconnues, notamment les rites et savoir-faire artisanaux associés à la tradition du costume nuptial, inscrit à l'Unesco en 2012. Cette reconnaissance partielle montre l'importance de poursuivre les efforts de documentation et de préservation.
 
 
Les danses traditionnelles de la région de Tlemcen et de l'Oranie, risque de devenir de simples spectacles folkloriques, vidés de leurs âmes historique. Ces danses constituent la mémoire vivante qui raconte l'histoire des régions Algérienne, l'évolution de la société, la rencontre entre la cultures arabe et amazigh. Chaque mouvement d'épaule, chaque rythme de bendir, chaque chant mélancolique porte en lui des siècles de tradition et une identité qu'il est crucial de préserver pour les génération futures. Ces coutumes représentent une richesse inestimable et un patrimoine à protéger.
 
 

Voir aussi :

TLEMCEN ET SON HISTOIRE
TLEMCEN FRANCAISE
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Littérature et archéologie.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Tenues traditionnelles de Tlemcen.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Bijoux.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Fantasia.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Monuments et gastronomie

Sources : 

Enregistrer un commentaire

0 Commentaires