UNE VILLE, UNE HISTOIRE : Tlemcen culture et patrimoine - Musées, musiques et danses, histoire d'un héritage vivant.

 


Voir aussi :

TLEMCEN ET SON HISTOIRE
TLEMCEN FRANCAISE
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Littérature et archéologie.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Tenues traditionnelles de Tlemcen.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Bijoux.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Fantasia.
TLEMCEN ET SON PATRIMOINE - Monuments et gastronomie

1- Tlemcen un carrefour millénaire de culture, d'histoire et de spiritualité.

Située au nord-ouest de l'Algérie, Tlemcen la "Perle du Maghreb" fait partie des plus anciennes cités du Maghreb, avec plus de deux milles ans d'histoire continue. Tour à tour berceau des royaumes berbères, puis ville romaine du nom de Pomaria, Agadir sous le règne des Idrissides, capitale du puissant royaume Zianides durant 3 siècles, et carrefour ottoman et arabes , elle a toujours occupé une position stratégique sur la route de l'or entre le l'Afrique subsaharienne et l'Europe, attirant marchands, savants et artistes du monde entier. Son rôle historique en tant que carrefour commercial a permis l'échange d'idées et de savoirs, contribuant à son effervescence culturelle, refuge des savants d'A-Andalus, elle a tissé au fil des siècles un héritage d'une richesse incomparable. C'est durant la période Zianide que sont érigés les plus beaux monuments et que sa réputation de pôle intellectuel s'affirme, notamment grâce au séjour du grand historien Ibn Khaldoun, qui y rédigea une partie de sa célèbre "Muqaddima". Son positionnement a favorisé le développement d'un patrimoine culturel, intellectuel et spirituel exceptionnel, faisant de Tlemcen un centre influent dans l'histoire de l'Afrique du Nord.

2- Tlemcen haut lieu de spiritualité et de résistance. 

Tlemcen se distingue pas uniquement par son patrimoine artistique ou éducatif. Elle occupe également une place majeure dans l'histoire spirituelle du Maghreb, les zaouïas, et les figures religieuses qui ont rayonné. En particulier, elle est profondément marquée par le soufisme qui a façonné non seulement sa vie religieuse, mais aussi son tissu social et son identité.

    1-  Sidi Boumédiene, le Pôle Spirituel de Tlemcen.

Au cœur de cette tradition spirituelle, se dresse la figure emblématique d'Abou Madyane Choaïb ibn al-Hussein al-Ansari, plus connusous le nom de Sidi Boumediène. Arrivé d'Andalousie à la fin du 12e siècle, ce mystique andalou, s'installa sur la colline d'El-Eubbad, à quelques kilomètres de Tlemcen. Son engagement spirituel, fondé sur l'amour divin, la justice et détachement des biens matériels, influença durablement les générations de disciples dans tout le Maghreb.  Son mausolée, véritable havre de paix avec ses zelliges colorés et son bois de cèdre sculpté, est devenu un lieu de pèlerinage majeur, aujourd'hui entouré d'un complexe religieux comprenant une mosquée, une medersa et une salle d’ablutions témoignage vivant de la piété populaire qui continue d'animer la ville. Chaque année, des visiteurs de toute l'Algérie s'y rendent pour se recueillir. 

Tlemcen. Intérieur de la 
Mosquée de Sidi Boumediene 1860/1890
 
 
  Mausolée de Sidi Boumediene, Tlemcen, Algérie
By Bernard Gagnon - Own work, CC BY 4.0, 

    2- Le rôle des confréries et des Zaouïas. 

Dès le 15e siècle, Tlemcen est devenu un terreau fertile pour plusieurs confréries soufies (turuq), façonnant la vie religieuse et sociale. La plus célèbre est sans doute la "Tariqa Tijaniyya", fondée au 18e siècle par Cheikh Ahmed Tijani à Aïn Madhi, un village saharien en Algérie, mais qui trouva en Tlemcen un foyer d’expansion remarquable. Elle prône une voie spirituelle basée sur le "dhikr" (évocation divine), la discipline morale et l'universalité du message islamique. 

La Qadiriyya, l'une des plus anciennes, y a établi des zaouïas qui sont rapidement devenues des centres névralgiques de la communauté. Fondée par Abd al-Qadir al-Jilani au 12e siècle, elle privilégie le silence intérieur, la méditation et le service communautaire. Ces Zaouïas étaient bien plus que des lieux de prières, elles jouaient un rôle essentiel : éducation religieuse, médiation sociale, aide aux pauvres, et mobilisation contre l'injustice, notamment durant la colonisation. 

Durant la période coloniale,elles se sont muées en bastions de la résistance culturelle. La zaouïa de Sidi Senoussi, la zaouïa Belghiti, ou encore la zaouïa de Sidi Lahcen, ont activement contribué à préservation de l'identité islamique et berbère de la région ainsi que de la langue arabe. Certaines jouèrent aussi un rôle dans le soutien moral et logistique aux résistants algériens. 

Aujourd'hui encore, les traditions spirituelles tlemcéniennes perdurent. Les  "mawlid" (fêtes de naissance du prophète Mohamed "psl"), les "hadra" (chants spirituels collectifs), rythment la vie religieuse locale. Ce patrimoine immatériel continue d'animer les cœurs et les consciences, offrant une voie de spiritualité profondément enracinée dans l'histoire et la culture de Tlemcen.

3- Tlemcen, haut lieu d'éducation et de savoir.

    1- Les prestigieuses Medersa de Tlemcen. 

Avant la colonisation française, Tlemcen comptait une cinquantaine d'écoles coraniques ainsi de deux medersas prestigieuses fondée sous le règne des zianides (1235 à 1556). La Medersa Tachnfinia, fondée vers 1321 sous le sultan Abü Tachfin, fut l'une des premières institutions d'enseignement supérieur du Maghreb centrale. La Medersa Khaldounia, érigée peu après, portait le nom du célèbre penseur Ibn Khaldoun , qui séjourna à Tlemcen au 14e siècle. Ces deux Medersa attiraient des étudiants de toutes l'Afrique du Nord. deux établissements furent détruits par l'administration coloniale en 1873, lors d'une vaste campagne de réaménagement urbain. Ces institutions témoignent de l'importance accordée à l'éducation et à la transmission du savoir. La Medersa Khaldounia, en particulier, était réputée pour son enseignement des sciences religieuses, de la jurisprudence et de la grammaire arabe.  

    2- Ouverture d'un lycée franco-musulman.

Le prestige historique de Tlemcen, ancienne capitale du Maghreb central et sanctuaire de l'art hispano-mauresque, a naturellement guidé le choix des autorités coloniales pour l'établissement d'une institution éducative de premier plan. En 1851, la ville fut choisie pour abriter l'un des trois lycée franco-musulmans d'Algérie, les deux autres se trouvant à Médéa et Constantine. Cette structure pensée initialement pour former une élite locale destinée à servir l'administration, tout en s'intégrant dans une stratégie d'assimilation culturelle.

Le parcours géographique de cet établissement au sein de la cité témoigne de son importance croissante. Après avoir occupé les hauteurs d'El Eubbad à proximité du complexe de Sidi Bouédienne, puis la résidence de l'Agha Abdallah au cœur du quartier des Ouled El Imam, l'institution a trouvé son siège définitive dans un joyau architectural néo-mauresque inauguré en 1905, situé près de la porte du Maroc.

Paradoxalement, cette école, bien  que née d'une volonté coloniale, s'est transformée en une véritable pépinière de cadres nationalistes. Elle a forgé les esprits de ceux qui allaient devenir les architectes de l'indépendance et de l'Algérie moderne. Les bancs de ce lycée (plus tard baptisé Collège de Slane 1942) ont accueilli des figures dont l'influence dépasse les frontières nationales, comme le juriste international Mohamed Bedjaoui, ou l'ancien garde des Sceaux Boualem Baki, l'homme de lettres et professeur à la Sorbonne Abdelaziz Zenagui, le diplomate André Janier, ou encore le romancier Omar Dib. Par leur parcours, ces anciens élèves illustrent la force de l'éducation tlemcénienne, capable de transformer un outil de domination en un levier d'émancipation intellectuelle.

la merdersa de Tlemcen

    3- Université d'Abou Berk Belkaid. 

Aujourd’hui, l'université Abou Berk Belkaid de Tlemcen, fondée en 1989, regroupe 8 facultés et plus de 40000 étudiants, couvrant un large éventail de disciplines, contribuant au développement scientifique, économique et social de la région.  Elle tire son nom du grand savant tlemcénien du 15e siècle, Abou Berk Belkaid (mort en 1465), connu pour ses travaux en médecine et en jurisprudence. Elle perpétue cette tradition d’excellence académique. Elle attire des milliers d'étudiants venus de toutes l'Algérie et de l'étranger, et contribue activement au développement scientifique et social de la région.

université d'Abu Berkr Belkaid

université d'Abu Berkr Belkaid


université d'Abu Berkr Belkaid


université d'Abu Berkr Belkaid

4- Tlemcen capitale culturelle, et gardienne des traditions.

    1- Tlemcen  "capitale de la culture islamique".

Plus qu'une simple cité, Tlemcen est un conservatoire vivant. En 2011,  l'ISESCO (organisation du monde islamique pour l'éducation, les sciences et la culture) à officiellement consacré ce rôle en la désignant "capitale de la culture islamique", une reconnaissance méritée pour une ville qui, depuis 7 siècles, irrigue le Maghreb de sa pensée savante et de son esthétique raffinée. Cette évènement qui a permis de mettre en valeur son riche patrimoine architectural, artistique et spirituel. 

    2-  Du Yennayer au carnaval d'Ayred.

 Tlemcen ne se contente pas de regarder vers l'Andalousie, elle plonge ses racines dans un socle berbère inaltérable. Chaque année, la célébration de Yennayer (le nouvel an amazigh), y revêt une dimension spectaculaire. A Tlemcen, pendant la célébration de Yennayer, les foyers se transforment en sanctuaires de convivialité où l'on prépare le traditionnel "cherchem" (un mélange de blé et de fèves) ainsi que la "qasira" (un pain sucré orné d'un œuf en son centre),symbole universel de fertilité et de renouveau. Une coutume locale particulièrement poignante consiste à garnir la "Tbika", un grand plateau tressé en feuilles de palmier rempli de fruits secs, au cœur duquel on place un nouveau-né pour invoquer la protection et la prospérité sur sa vie.   

Chaque mois de janvier, les villages de Beni Snous s'animent d'un souffle ancestral lors du Carnaval d'Ayred, une tradition spectaculaire qui célèbre le passage à la nouvelle année amazighe (Yennayer). Le terme "Ayred" qui signifie "lion" en langue berbère, désigne le personnage central de ce rituel dont les racines remonteraient à plus de mille ans avant notre ère. Bien plus qu'une simple parade, cet événement est une forme de théâtre populaire itinérant, des troupes de comédiens masqués et costumés parcourent les ruelles pour jouer des scènes satiriques, raconter des anecdotes et collecter des offrandes auprès des habitants. Qu'il soit baptisé "Ayred El Koubra" à Khemis ou "El Chakh" à Tefesra, ce spectacle renforce la solidarité communautaire et symbolise le renouveau du cycle agricole, invoquant ainsi la fertilité et la protection pour l'année à venir.

5- Tlemcen capital de l'art mauresque et conservatoire  des mémoires du Maghreb. 

    1- Voyage dans le temps, les musées tlemcéniens.

Les musées de Tlemcen offrent un aperçu fascinant de son histoire et de sa culture. Tlemcen ne se contente pas de raconter son histoire dans les livres, elle la fait vivre à travers ses musées et son patrimoine bâti.

La ville a transformé ses édifices historiques en vitrine pour sa mémoire, offrant un parcours muséal d'une richesse exceptionnelle.  

Le musée du Moudjahiddans le plateau de Lalla Setti, qui a été inauguré en janvier 2011, , géré par le ministère des Moudjahidines, ce sanctuaire est consacré à la Wilaya 5. Installé dans une ancienne caserne. Il retrace la lutte de libération nationale à travers des archives et des objets personnels. Il décrit le parcours des résistants tlemcéniens, contre l'occupation française. La présence d'une guillotine d'époque rappelle avec une intensité poignante la brutalité de la répression coloniale et le sacrifice des martyrs. On y trouve également des documents d'époque, armes, photos et témoignages.

Musée Moudjahid

Non loin, le Musée Public National d'Art et d'Histoire (MAH),occupant l'ancienne mairie au centre ville, ce musée a été officiellement institué en 2012. Il est consacré à l'art de la civilisation islamique, les zianides, le almohade et les autres dynasties qui se sont succédé dans la région. Exposant l'évolution des arts décoratifs des céramiques Zianide, manuscrits, textiles anciens et pièces de monnaie, qui témoignent de l'époque où Tlemcen dictait les modes architecturales du Maghreb Central. 

Musée d'art et d'histoire

 

Le musée d'Archéologie, qui est installé dans le prestigieux édifice d'une ancienne medersa de Tlemcen, il abrite les vestiges de la période romaine de Pomaria. On y admire des stèles funéraires provenant d'Altava (Ouled Mimoun) et de Numers Syrorum (Maghnia), ainsi que des artefacts préhistoriques majeurs mis au jour dans les gisements d'Ouzidan et du lac Karar.







La merdersa de Tlemcen, musée de Tlemcen

    2- Les monuments qui ont traversé les siècles. 

L'identité visuelle de Tlemcen repose sur des monuments qui ont traversé les siècles : 

- La grande mosquée de Tlemcen, fondé en 1136 par Ali Ben Youcef, le grand souverain almoravide, elle est considérée comme le plus pur exemple d’architecture mauresque en Algérie. Ce qui frappe d'emblée, c'est l'équilibre parfait entre la sobriété extérieure et le raffinement intérieur. Contrairement à certains monuments modernes parfois surchargés, la Grande Mosquée mise sur la pureté des lignes. Sa cour à ciel ouvert, entourée de portiques, invite à la sérénité avant de pénétrer dans la salle de prière. Le véritable clou du spectacle se situe au-dessus du mihrab. La coupole est une prouesse technique et artistique, une structure de nervures entrelacées laissant passer une lumière tamisée à travers des décors de plâtre finement ciselés.  On y retrouve l'influence directe de la Mosquée de Cordoue, mais avec cette touche locale qui fait l'identité de Tlemcen. Bien que fondée par les Almoravides, la mosquée a été embellie par les dynasties suivante, notamment les Zianides, qui ont ajouté le minaret actuel, plus haut et plus orné, au XIIIe siècle. Son minaret en briques sculptées sont des références mondiales. Aujourd'hui, la mosquée reste le poumon de la ville. Elle n'est pas figée dans le passé comme une pièce de musée, et vibre au rythme des prières quotidiennes. C'est ce mélange de continuité historique et de vie sociale qui en fait l'un des monuments les plus précieux du patrimoine algérien.
 
- Mansourah (la victorieuse), à l'Ouest, se dresse un géant de brique rouge qui semble défier le temps, le minaret de Mansourah. Plus qu'une simple ruine, ce site est le vestige d'une ambition démesurée. Son histoire commence par un entêtement.  Au tournant du XIVe siècle, les Mérinides venus de Fès assiègent Tlemcen. Le siège s'éternisant, le sultan Abou Yacoub décide de bâtir une véritable ville pour ses troupes, juste aux portes de la cité ennemie. Ce qui ne devait être qu'un campement militaire devient une métropole florissante avec ses palais, ses bains et sa mosquée monumentale. Le symbole incontournable du site reste son minaret, haut de près de 38 mètres. Sa particularité, il est coupé en deux. D'un côté, une face encore intacte montrant la finesse des décors en relief, et de l'autre, une section béante révélant l'intérieur de la structure. Cette silhouette brisée donne à Mansourah une allure romantique et mélancolique unique au monde. On raconte que lorsque les Mérinides durent quitter les lieux, la ville fut abandonnée et partiellement démantelée, laissant la nature reprendre ses droits sur ce rêve de pierre.

    3- Patrimoine naturel, les merveilles de la terre.

 - Les Grottes de Beni Add : Si Tlemcen brille par ses palais et son histoire, elle cache sous ses pieds un trésor naturel dont la patience se compte en millions d'années. Situées sur les hauteurs d'Aïn Fezza, ces cavités offrent une immersion spectaculaire dans les entrailles de la terre. Dès que l'on descend les marches pour s'enfoncer dans la fraîcheur de la grotte (où la température stagne autour de 13°C toute l'année), le spectacle commence. L'eau et le calcaire ont sculpté des formes qui défient l'imagination. Les Stalactites et stalagmites se rejoignent pour former de gigantesques colonnes. La salle du Roi, où l'on peut deviner des formes évoquant une cour royale. L'éclairage soigneusement disposé met en valeur les reflets des minéraux, transformant chaque salle en une scène de théâtre géologique. Les grottes ne sont pas seulement une curiosité scientifique, elles est chargées de récits. Durant la guerre de libération nationale, ces grottes servaient de refuge aux Moudjahidines. Une partie du tunnel, qui s'étendait autrefois sur des dizaines de kilomètres jusqu'au Maroc, a d'ailleurs été obstruée par l'armée français pour des raisons stratégiques. Des récits d’explorateurs, raconte que la grotte de Beni Add n'était que l'entrée d'un immense réseau souterrain. Ce tunnel aurait serpenté sur près de 50 à 60 kilomètres, traversant la frontière actuelle pour ressortir du côté de la grotte d'Hercule ou des environs d'Oujda, au Maroc. Pendant des siècles ce passage était connu des caravaniers et des populations locales, mais il a pris une importance cruciale durant la guerre de libération nationale (1954-1962). Pour le Moudjahidines, ces galeries étaient une bénédiction, car elles permettaient de faire circuler des hommes, des messages et surtout de l'armement depuis le Maroc, échappant ainsi à la surveillance aérienne et terrestre. La profondeur des grottes offrait une protection totale contre les bombardements. Réalisant que les combattants algériens utilisaient ces "autoroutes souterraines" pour contourner les lignes de défense (comme la célèbre ligne Morice), l'armée française a pris une décision radicale. En 1957,  elle a utilisé des tonnes de béton armé pour obstruer définitivement la galerie principale qui s'enfonçait vers l'ouest. Aujourd'hui, lors de votre visite, vous arriverez inévitablement face à ce mur. Des spéléologues et des historiens se demandent encore si, derrière ces parois de béton et les éboulements provoqués, le passage est toujours praticable. Pour l'instant, cette partie reste un sanctuaire scellé, transformant une merveille naturelle en un monument de la mémoire nationale.
 
-  Les Cascades d'El Ourit : Un site naturel spectaculaire où l'oued Mefrouch a creusé des falaises rouges. Le site est surplombé par un viaduc ferroviaire conçu en 1890 par la société de Gustave Eiffel.
 

6- Tlemcen haut lieu de la musique Arabo-Andalouse.

 Tlemcen, l'ancienne capitale des Zianides, ne se contente pas d'être une ville d'art et d'histoire, elle occupe une place de choix dans l'histoire de la musique arabo-andalouse. Si son architecture témoigne d'un passé glorieux, sa musique en est l'âme vibrante.

    1- L'exode de 1492 : Quand Grenade s'installe à Tlemcen. 

L'identité musicale de Tlemcen est indissociable de la chute du royaume de Grenade en 1492. Cette époque, la ville devient une terre d'asile privilégiée pour les familles andalouses fuyant la Reconquista. Ces réfugiés n'ont pas seulement apporté leurs clefs et leurs souvenirs,mais aussi un savoir-faire musical.

C'est sous l'influence de ces réfugiés que s'est consolidée l'école du Gharnati (en référence à Grenade), caractérisée par la structure rigoureuse de la Nouba. Contrairement aux écoles d'Alger (Sanâa) ou de Constantine (Malouf),le style tlemcénien se distingue par une douceur mélodique et une précision instrumentale où le R'beb, le luth (Oud) et la Kwîtra (luth à manche court typiquement maghrébin) dialoguent avec élégance.

    2- Le Hawzi une mémoire vivante. 

A Tlemcen la musique n'est pas qu'un art, c'est une mémoire vivante. Dans les ruelles de la vieille ville il n'est pas rare d'entendre les notes lentes et raffinées d'un hawzi, ce genre musical né ici, mêlant l'héritage andalou à la sensibilité populaire locale. Un maître, jadis interrogé lors du festival du hawzi confiait : 

 "Cette musique, c'est la pudeur et la passion dans une même phrase. Elle raconte ce que les mots seuls ne peuvent dire".  

Si le Gharnati représente l'aspect académique et savant, le Hawzi est l'expression d'une mutation géniale. Le mot lui-même dérive de l'arabe hawz, signifiant "la périphérie" ou les alentours de la ville. 

Tlemcen est le berceau du hawzi, né au XVIe siècle, un genre musicale citadin populaire issu de la musique andalouse. Les poèmes hawzi, souvent écrits en dialecte local (Dardja), explorent des thèmes variés tels que l'amour, la nature et la religion.  La plupart des textes datent du XVIIe et XVIIIe siècle, ils existent des texte plus ancien. Les morceaux sont plus longs, plus narratifs, permettant aux interprètes d'exprimer une "pudeur passionnée".

Le festival national de la musique hawzi, organisé chaque année à Tlemcen, célèbre cet héritage musical unique, ainsi que le festival HADARAT AL ANDALOUS..

 

    3- L'héritage immortel de Cheikh Larbi Bensari. 

Aux côtés du hawzi, le Gharnati incarne l'âme noble et structurée du répertoire tlemcénien. Au sommet de cette pyramide musicale trône une figure légendaire et respectée dans tout le monde arabo-andalou, Hadj Larbi Bensari (1867-1964). Véritable patriarche de l'école de Tlemcen, il a non seulement préservé la rigueur de la Nouba, mais il a aussi porté la voix de l'Algérie bien au-delà de ses frontières.

Le moment de gloire international survient en mars 1932, lors premier congrès de la musique arabe au Caire. Sous l'égide du roi Fouad Ier, l'orchestre fondé par Hadj Larbi Bensari, stupéfie l'audience par la précision de ses modes. Ce n'était pas seulement une performance, mais une preuve de la survie de l'Andalousie en Algérie. Accompagné par ses 2 fils Redouan et Mohamed, assurant la transmission directe, Ahmed BEN SARI, Abdallah BEN MANSOUR, Khalid OULD JEDI AISSA, Abdelmajid SETTOUTI, Omar BEKHTI. Cet orchestre a permis de codifier des morceaux qui, sans cet enregistrement historique, auraient pu dépérir avec le temps.


Hadj Larbi BEN SARI

Ecole Gharnati

    4- Le Hawfi, la voix secrète des femmes. 

Parallèlement à la rigueur masculine du Gharnati, Tlemcen cache un trésor plus intime, le HAWFI. A l'origine, ce genre n'était pas destiné à la scène. C'était une poésie féminine, chantée dans les patios fleuris, près des fontaines ou lors des cérémonies de balançoire (douda)

Cheikha Tetma(née en 1891 à Tlemcen et est morte le 22 avril 1962) à révolutionné cet usage. Véritable pionnière du hawfi, elle brisa les codes, en sortant le hawfi de la sphère domestique, elle est devenue la première femme à chanter professionnellement ces poèmes jadis murmurés dans les intérieurs. Le hawfi est un autre élément important du patrimoine musical de Tlemcen. Sa voix limpide capable de naviguer entre la mélancolie du hawzi et la légèreté du hawfi, a ouvert la voie à d'autres grandes dames comme Meriem Fekkaï ou Fadila Dziria, prouvant que la transmission de la mémoire andalouse était aussi une affaire de femmes.

Aujourd'hui, l'école de Tlemcen se distingue par son respect du "mizane" (rythme) et la conservation de pièces rares que l'on ne trouve ni à Alger, ni à Constantine. Des associations comme "la grenade" ou "el-ahbab" continue de former des jeunes au maniement du R'beb et de la Kwîtra, grantissant que le souffle d'Al-Andalus ne s'éteigne jamais dans les ruelles de la cité des Zianides.  

Cheikha Tetma
 

    5- L'héritage de Ziryab, de Bagdad aux jardins de Tlemcen. 

Derrière ces genres ce cache un art exigeant : celui des noubas, suites musicales savantes importées d'Andalousie par Abu al Hassan, connu sous le nom de Ziryab "le merle noir", né en 789 en Irak, il a eu une formation scientifique et littéraire. Il quitte Bagdad suite aux menaces de son maître ISHAQ AL NAW SILI, dont il était l'élève préféré, jaloux de son succès auprès du 5ème calife abbasside, HAROUN AL RASHID BEN MUHAMMED BEN EL MANSOUR. Il séjournera à Kairouan en Tunisie, puis le calife omeyyade Abd al Rahman l'accueillera à Cordoue. Ziryab, était un musicien talentueux et est considéré comme le père de la musique arabo-andalouse. La nûba est joué avec 9 pièces instrumentales et vocales, autour de poème parlant de la nature, l'amour et parfois la religion. Elle est jouée à des heures précise du jour ou de la nuit, d'où les 24 nûba, pour les 24h de la journée. Riches en modulations, elles sont transmises oralement, de maître à disciple, dans une fidélité remarquable à la tradition. Les noubas, se caractérisent par leur richesse mélodique et leur complexité rythmique, une forme musicale arabo-andalouse que l'on retrouve en Tunisie, Lybie, Maroc, Algérie.

Bien au-delà des salons raffinés du gharnati, la musique tlemcénienne bat son plein dans les campagnes, les maisons, et les fêtes locales. Ici, chaque rythme raconte une histoire, chaque chant perpétue un lien ancien. Dans les cérémonies féminines par exemples, les fqiret (ou medahate) (groupes de chanteuses) joué en Oranie mais également à Tlemcen, entonnent des louanges religieuses sur des percussions simples. Leurs voix, entre prière et poésie, résonnent encore dans certains quartiers lors du Mawlid ou des mariages. De nos jours, des chanteur comme Nouri Koufi ou Brahim Hadj Kacem, perpétuent le Fqiret dans leur chanson. On retrouve cet art à Nedroma, Beni-Snouss, Ain el Hout. Ces chants sont accompagné d'une danse conduisant à la transe. 

Anciennes Medahates de l'Ouest Algérien

 Dans les zaouïas et les maisons soufies, le madjmaa (ou sanaâ)tradition religieuse réservé aux femmes également, constitue un moment spirituel fort. On y récite des vers mystiques, souvent transmis oralement, avec une ferveur contenue. Ces chants sont dirigés par des femmes religieuses et pieuses, choisit par un cheikh pour leur spiritualité. Elles prononcent des lectures du coran, des sermons religieux et des chants spirituels. Le patrimoine des chants de la sanaâ est extrêmement riche mais peu connu du grand public. Tlemcen a su résister dans sa culture durant l'occupation française. L'association Riad Al Andalous de Tlemcen, a popularisé les Sanaâ tel que : SOUKNA AMEUR BILLAH; YA RAHILIN de Abdelrahim Al Borri; IDOUILIYA AL WISSAL de Sid Abou Madyan; YA TALIBAN RAHMATI ALIA de cheikh Ahmed Ben Yllès.

 

Sanäa - Orchestre du cheikh Sfindja vers 1900. Alger - Algérie

Le melhoun, forme de poésie chantée en arabe dialectal, occupe aussi une place précieuse. Il a nourri des genres comme l'aroubi, musique rurale rythmée, qui mêle nostalgie, amour de la terre, et satire sociale, basée sur les poésie de melhoun et de zadjal (poème écrit en arabe dialectal), est un autre exemple de la diversité musicale de la région. D'après Ibn Khaldoun, à l'époque de la dynastie Almohade, de nombreuses productions maghrébine et andalouse du Zadjal,  similaire au Muwashshah (poésie inventées en Andalousie par un poète aveugle du XIème siècle, MUQQADAM IBN MU'AFA ALQABRI, chanté dans le répertoire de la Nûba.) ont vu le jours et atteindra son apogée avec Mohamed Ibn Abdelmalik Ibn Quman, poète andalous né à Cordoue en 1078. Il existe 3 genre de Zadjal : le zadjal poétique à Constantine, le zadjal chanté et le zadjal espagnol moderne, c'était les prémices du Melhoun. Les poètes Algérien du 16ème siècle ont mis en place cette forme poétique dont s'inspirait d'autres poèmes. Cette tradition est interprété par des poètes venant de l'ère zianide. On le retrouve à Tlemcen, Alger, Blida et Constantine. Les plus anciens textes dialectal maghrébin connu remontent au 16ème siècle et constituent un patrimoine en danger de disparition. La poésie Melhoun est la base de nombreux genre musicaux populaire bédouine ou citadine dans tous tous le Maghreb.

MUWASHSHAH
 
Tandis que le nahri, musique et danse des Ouled Nhar, témoigne des racines sahariennes de certains groupes de la région, ses origines se trouve du côté de Sebdou dans les petits villages alentours, tel que Sidi Djillali, Al Abed. Elle sera petit à petit introduite à Tlemcen, puis en Oranie. Cette musique est accompagné d'une danse guerrière ancestral avec des mouvements d'épaules, elle trouve ses origine dans les danse amazigh zénète de l'Oranie, accompagnée de bendir, derbouka. L'Allaoui, danse traditionnelle guerrière originaire de la tribu arabe des Ouled Nhar, d'autres tribus de la région se seraient inspiré de cette danse , notamment la danse reggada. Enfin, la danse acaff, souvent menée par les femmes en cercle, est à la fois célébration, transmission et mise en scène des geste ancestraux. Plus qu'un simple divertissement, elle raconte la mémoire collective d'un peuple. Ne sont que d'autres exemples de la richesse culturelle de la région. Les femmes se tiennent en 2 rangs parallèle, se rapprochant et reculant à petit pas, au rythme des bendir. Le groupe est dirigé par une meneuse appelé Zaraâ. Ce type de danse est accompagné de chants mélancolique, mystique, patriotique ou encore parlant du quotidien de la communauté. on retrouve ce type d'art dans la région de Sebdou jusqu'à Beni-snouss, de Sidi Bel Abbès jusqu'à Ain Tmouchent. On retrouve la pratique du Caff, également dans les région tel que El Bayad, Mecheria, Saïda, Naâma et Ain Sefra. 
 
L'Allaoui, danse traditionnelle des Ouled Nhar


 
L'Allaoui, danse traditionnelle des Ouled Nhar
 

Tlemcen s'est imposée somme un foyer essentiel de la musique arabo-andalouse au Maghreb. Ce patrimoine musical raffiné, transmis de génération en génération, doit beaucoup aux artistes originaire de la ville, qui ont su préserver l'âme d'Al-Andalus à travers le chant, les instruments et la poésie.

Les liens entre Tlemcen et l'Espagne musulmane furent profonds et durables. Des échanges diplomatiques, commerciaux et culturels ont jalonné leur histoire commune, notamment durant les périodes de tension face à l'avancée des royaumes chrétiens dans la péninsule ibérique (la reconquista chrétienne). A plusieurs reprises, la dynastie zianide de Tlemcen s'allia avec les souverains nasrides de Grenade pour faire face aux menaces communes, qu'elles viennent des Mérinides ou de la Couronne d'Aragon. Certains princes zianides, comme Abu Tachfine, auraient même été formés ou influencés dans les milieux raffinés des cours andalouses. Au fil du temps,un véritable lien sentimental et culturel s'est tissé entre les populations de Tlemcen et celles d'Al Andalous. Les deux sociétés partageaient une vision proche du monde, un goût commun pour la gastronomie, les arts, l'élégance vestimentaire et la poésie.

Après la chute de Grenade en 1492, dernier bastion musulman d'Espagne, Tlemcen ouvrit grand ses portes aux réfugiés andalous. Environ 50 000 d'entre eux, porteurs d'un savoir ancestral de techniques artisanales avancées et de riches traditions, vinrent s'installer dans le ville. Leur présence contribua à renforcer l'identité culturelle de Tlemcen, qui reste, encore aujourd'hui, l'un des plus précieux témoins de l'héritage andalou en Afrique du Nord. Mohamed XIII, surnommé Az-Zaghall, oncle de Boabdil et dernier souverain effectif de la dynastie nasride de Grenade, trouva refuge à Tlemcen après la chute du royaume andalou. Il y termina sa vie et fut inhumé dans le cimetière royal des zianides, à Sidi Brahim. En 1848, une stèle funéraire portant son nom fut mise au jour, avant d'être exposée à l'exposition universelle de Paris en 1889. Tlemcen accueillit au fil du temps un grand nombre d'Andalous, de Morisques et de communautés juives fuyant l'Espagne. Cette présence enrichit profondément sont identité, faisant de la ville  l'une  des héritières les plus authentiques de l'Andalousie,tant sur le plan artistique que philosophique.  

Boabdil

Voici quelques un des grands maître et célébrité Algérienne :
  • ABDELKRIM DALI, né  à Tlemcen  le 21-11-1914 et mort à Alger le 21-02-1978;
  •  CHEIKHA TETMA, née à tlemcen en 1871 et morte le 22-04-1962;
  •  CHEIKH LARBI BENSARI, né à Ouled  Sid el Hadj en 1867 mort à Tlemcen en 1964;
  • NOURI KOUFI, né à tlemcen en décembre 1954;
  • LARBI LAOUZZANI, né à  Ben Ouazzane le 28-04-1942 et mort le 08-10-1984;
  • LILA BORSALLI, née à tlemcen le 12-07-1976;
  • TAWFIK BEN GHABRIT, né à tlemcen le 04-08-1959; KHALIL BABA AHMED, né à tlemcen en 1983.
  • Beaucoup d'autres encore que je n'ai pas cité.
Aujourd'hui encore, Tlemcen ne se contente pas de préserver son passé : elle l'habite, l'incarne et le projette vers l'avenir. Ses musiciens, ses étudiants, ses artisans, ses familles gardent vivante la mémoire d'une ville unique, au carrefour de sacré, du savoir et l'art. Tlemcen et aussi le berceau de nombreuses formes d'artisanat, la broderie, le tissage, poterie, cuir, et travail du bois, tous témoignent d'un savoir-faire ancestral.
 
 
Instruments utilisés pour tous ces genres musicaux



Sources : 
 
 












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