UNE VILLE, UNE HISTOIRE - Sétif à travers les siècles.

 


Sétif tire son identité profonde de son sol. Son nom vient du berbère Zdif, qui désigne la terre noire et grasse. C'est cette fertilité exceptionnelle qui a dicté le destin de la région, faisant d'elle le grenier à blé de la Méditerranée bien avant que les frontières modernes ne soient tracées. Aujourd'hui, la wilaya 19, demeure un carrefour névralgique du Nord-Est Algérien. Perchée sur des hautes plaines où l'hiver impose son manteau de neige, transformant parfois la cité en un paysage nordique, jusqu'à 40 cm de neige. La wilaya possède 62 750 hectares de forêt naturelle et 39 144 hectares de forêt plantée. Jusqu'au XIXe siècle, les forêts entourant Sétif étaient le refuge du célèbre Lion de l'Atlas. Les récits des chefs de tribus Ameurs (notamment les Amer Guebala), mentionnent des chasses épiques pour protéger les troupeaux. Le lion était un symbole de puissance pour les guerriers locaux, et on retrouve souvent des motifs félins dans l'artisanat ancien de la région, témoignant d'une faune sauvage qui a aujourd'hui disparu.

Université Ferhat Abbas

Aéroport Sétif - 8 mai 1945

C'est l'une des villes les plus importantes de l'Algérie, elle est traversée par l'autoroute est-ouest. Au-delà de son  rôle actuel de plaque tournante commerciale entre le Sahara et les ports de Béjaïa et Jijel, Sétif est une ville de savoir. Elle abrite l'université Ferhat Abbas, pôle académique majeur depuis 1978, et se place sous la protection spirituelle de son saint patron, Sidi Kheir. Elle possède sont propre aéroport national et international (l'aéroport Sétif - 8 mai 1945), situé dans la ville de Aïn Arnat. Mais pour comprendre l'âme de Sétif, il faut plonger dans les strates de son passé, là où l'histoire de l'humanité a littéralement commencé.

1- La préhistoire de Sétif.

Par Studio Harcourt 
https://bibliotheques.mnhn.fr/medias/doc/EXPLOITATION/IFD/MNHN_PO25/, Domaine public, 
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 L'Algérie n'est pas seulement une terre d'histoire, elle est le berceau d'une partie de l'aventure humaine. A Guelta Zerka, les sites d'Aïn El Hanech et d'Aïn Boucherit ont bouleversé nos certitudes chronologiques. En 1947, le paléoanthropologue Camille Arambourg y découvrait des ossements fossilisés d'une faune disparue, éléphants, hippopotames et rhinocéros.

Professeur Mohamed Sahnouni
 
 Plus récemment, le 29 novembre 2018, les travaux menés par le professeur Mohamed Sahnouni depuis les années 1990, ont mis au jour des galets taillés vieux de 2.4 millions d'années. Les traces de découpe sur les os d'animaux prouvent que des hominidés occupaient déjà les rives de cet ancien lac pour extraire de la viande, faisant de Sétif l'un des plus anciens sites d'occupation humaine au monde, rivalisant avec les gisements d'Afrique de l'Est.

1- L'Oldowayen.

C'est ici que Sétif devient le centre du monde et détient son titre le plus prestigieux. Jusqu'à récemment, on pensait que l'humanité était née exclusivement en Afrique de l'Est (Éthiopie, Kenya). Mais les découvertes d'Aïn El Hanech et d'Aïn Boucherit près de Sétif, ont prouvé que les hominidés fabriquaient des outils en Algérie il y a 2.4 millions d'années. On ne sait pas encore précisément quelle espèce habitait Sétif à cette époque, peut être une forme très ancienne d'homo habilis ou d'Homo erectus. Aïn El Hanech n'était pas un habitat permanent, mais un lieu de boucherie. Les outils utilisés sont des galets de calcaire ou de silex, simplement percutés pour obtenir un tranchant, que l'on appelle des "choppers". Les hominidés profitaient de l'envasement d'animaux morts ou affaiblis au bord d'un lac pour découper la viande avec des pierres tranchantes. Les ossements retrouvés portent des stries de boucherie qui ne laissent aucun doute, l'homme était déjà un prédateur actif au cœur de l'Algérie. On a retrouvé des os de girafes, d'éléphants disparus et de chevaux primitifs. Cela signifie que l'hominidés de Sétif n'était pas seulement un charognard, mais qu'il savait déjà utiliser la pierre pour transformer sa nourriture.

2- L'Acheuléen.

Vers -700000 à -150000 ans, c'est la période la plus longue de l'histoire humaine. L'habitant de Sétif est alors l'Homo erectus, parfois appelé l'Atlanthrope du Maghreb. L'outil roi est le biface, une pierre en forme d'amande taillée sur les deux faces pour obtenir une pointe et deux tranchants symétriques. C'est probablement vers la fin de cette période que le feu commence à être maîtrisé dans la région,transformant radicalement l'alimentation et la protection contre les prédateurs nocturnes. Les sites acheuléens sont nombreux dans le bassin de Sétif, souvent localisés sur les terrasses des oueds anciens.

3- Les Moustérien.

Vers -100000 à -40000 ans, nous trouvons le Moustérien, à cette époque, l'homme ne sait pas encore emmancher ses outils de façon complexe, mais il maîtrise parfaitement la méthode de débitage Levallois. Cette méthode consiste à préparer minutieusement un bloc de pierre (nucléus) pour en détacher, d'un seul coup, un éclat prédéterminé. C'est une preuve d'une grande capacité d'abstraction. Les habitants de Sétif vivent dans des abris sous roche ou près des sources.Ils chassent le grand bœuf antique (Pelorovis) et le rhinocéros blanc qui peuplent alors les plaines de l'Est algérien. On commence à voir apparaître les premières préoccupations pour les morts,même si les preuves de sépultures à Sétif pour cette période restent rares.

4- L'ère de l'Atérien.

Vers -40000 à -20000 ans, la région était le domaine de l'Atérien, du nom du site de Bir el-Ater. Les Atériens sont parmi les premiers Homo sapiens à avoir développé une innovation technique majeure, la pièce pédonculée. Ils taillaient la base de leurs pointes de flèches ou de lances pour pouvoir les emmancher sur du bois. A Sétif, chasseurs-cueilleurs profitaient de la richesse en silex de la région pour fabriquer un armement sophistiqué, leur permettant de chasser le buffle antique et l'antilope. 

5- L'Ibéromaurusien, l'homme de Mechta-Afalou.

 Entre le déclin des Atérriens et l'épanouissement des Capsiens, la région de Sétif traverse une période de grand froid (le dernier maximum glaciaire). C'est l'époque de l'Ibéromaurusien. Vers -20000 à -10000 ans, les populations de Sétif changent d'apparence physique. On voit apparaître l'homme de Mechta-Afalou,un type humain robuste, de grande taille, qui se distingue par une pratique culturelle singulière, l'avulsion dentaire qui est l'extraction volontaire des incisives supérieures probablement comme rite de passage. Sur le plan technique, ils inventent le microlithisme. Ils ne se contentent plus de grandes pointes, mais fabriquent de minuscules lames de pierre ultra-tranchantes qu'ils insèrent dans des manches en os ou en bois pour créer des harpons et des outils de précision. A Sétif, cette période marque une intensification de la chasse au mouflon à manchettes et aux grands bovidés. C'est aussi le moment où l'on commence à trouver les premières traces de préoccupations esthétiques et symboliques, comme des parures en coquillages marins, prouvant que les Sétifiens de l'époque voyageaient ou échangeaient déjà avec les populations du littoral.

6- La civilisation Capsienne.

Entre -10000 à -5000 ans, les hautes plaines sétifiennes sont occupées par les Capsiens (du nom antique de Gafsa, Capsa). Ce ne sont plus des nomades errants, mais des groupes qui structurent leur environnement. A cette époque, le climat est plus humide, la steppe sétifienne est une savane riche en gibier. Les Capsiens sont connus pour leurs escargotières (ramadiyate), de véritables monticules de cendres, de coquilles d'escargots et d'outils en pierre qui témoignent d'une occupation sédentaire prolongée. Ces sites, que l'on retrouve autour de Sétif et d'El Eulma, révèlent une industrie lithique très fine, des microlithes (petites pierres taillées) utilisés pour la chasse et la récolte de céréales sauvages.

7- La révolution Néolithique.

 Vers -5000 à -3000 ans, c'est le moment où Sétif bascule dans le monde moderne de la préhistoire.Sous l'influence du climat qui change, les descendants des Capciens adoptent le Néolithique de Tradition Capsienne. C'est une étape cruciale pour l'identité de Sétif. On commence à fabriquer des récipients en terre cuite, souvent décorés de motifs géométriques, pour conserver les récoltes. On ne se contente plus de tailler le silex, on le polit pour créer des outils robustes capables de travailler le sol lourd et fertile de la région. C'est la transition invisible où l'on passe de la récolte de céréales sauvages (blé et orges primitifs) à leur culture intentionnelle, posant les bases de ce qui deviendra, des millénaires plus tard, le grenier de Rome. 

8- Les Proto-Berbères.

Vers le 2eme millénaire avant J.-C, on observe une évolution majeures. Les populations capsiennes évoluent vers ce que les historiens appellent les Proto-Berbères. C'est le moment où l'élevage devient l'activité principale. Les habitants de la région de Sétif commencent à domestiquer le bœuf et le mouton.C'est aussi l'époque des premiers monuments mégalithiques. Bien que moins célèbres que ceux de Bretagne, l'Est algérien regorge de dolmens et de bazinas (tumulus des pierre circulaire). Ces structures funéraires prouvent l'existence d'une hiérarchie sociale et d'un culte des ancêtres bien avant l'influence de Carthage ou de Rome. A Sétif, ces populations vivaient dans des habitats légers, souvent sur des hauteurs pour surveiller les troupeaux et les terres fertiles.

9- L'art rupestre.

Avant que l'écriture ne se généralise, les anciens habitants de la région de Sétif ont laissé des témoignages sur les parois rocheuses des massifs environnants. Cet art rupestre, que l'on retrouve dans certaines grottes et abris-sous-roche des haute plaines, dépeint la transition de la faune,on y voit des gravures d'animaux sauvages (grands bovidés,antilopes) laisser peu à peu la place à des représentations de troupeaux domestiqués. Ces Fresques sont les premières archives de Sétif, illustrant graphiquement le passage du chasseur paléolithique au pasteur berbère.

10- L'influence Libyque.

Avant l'unification numide, la région est habitée par ceux que les Grecs appelaient les Libyens. Vers -800 à -600, l'introduction de la métallurgie du fer change la donne. La "Terre Noire" de Sétif commence à être labourée avec des outils plus robustes. La société s'organise en confédérations de tribus, souvent dirigées par des chefs guerriers. C'est le substrat "Aguellid" (Roi en berbère) qui se met en place. On  ne parle pas encore de royaume de Numidie, mais de chefferies locales qui contrôlent des couloirs de transhumance et des zones agricoles. Ces hommes parlent déjà la langue libyque (ancêtre du tamazight) et utilisent l'alphabet tifinagh ancien, que l'on retrouve gravé sur certains rochers des Hauts Plateaux. 

2- L'ère Numide.

Massinissa

Avant que Massinissa ne devienne le premier grand roi d'une Numidie unifié, la région de Sétif était déjà le cœur battant de la confédération des Massaesyles

Dès  le VIIIe siècle av. J-C, les Phéniciens fondent Carthage. Bien que Sétif soit à l'intérieur des terres, elle n'est pas isolée, elle n'échappe pas à l'influence de la cité punique. Des comptoirs phéniciens s'installent sur la côte, comme Ikosium (Alger) ou Saldae (Béjaïa). Un commerce s'établit, le blé des haute plaines sétifiennes  et du bétail sont échangés contre des produits de luxe, des huiles et des céramiques méditerranéennes. C'est à cette époque que le chefs tribaux de la région commencent à adopter des structures de pouvoir plus complexes menant directement à la naissance des royaumes Massyles et Massaesyles. 

On voit apparaître des oppidums (villes fortifiées sur des collines). Sétif, grâce à sa position stratégique entre l'Est et l'Ouest, devient un point de passage obligé pour les caravanes.

C'est durant cette période que se forge la réputation de la célèbre cavalerie numide. Les cavaliers des environs de Sétif, montant à cru sans selle ni bride, deviennent les mercenaires les plus recherchés de la Méditerranée, servant tour à tour Carthage ou les cité grecques, bien avant que Massinissa ne les utilise pour fonder son empire. Ces cavaliers légendaires, deviendront les mercenaires les plus redoutés et les plus recherchés de l'Antiquité.

1- Royaume Massyle et Massaesyle. 

 
Statue dans le musée du Vatican, appelé "Syphax, roi de Numidie"

Vers l'an 250 avant J-C, l'Afrique du Nord voit apparaître deux grands royaumes berbères issus des capsiens. Le royaume Massyle à l'Est, dirigé par Gaia, a pour capitale Cirta (Constantine), tandis que le royaume Massaesyle à l'Ouest est dirigé par Syphax avec Siga (Takembrit, près de Ain Temouchent) pour capitale. 

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File:Numidia 220 BC-es.svg, CC BY-SA 4.0, 
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 Le premier grand royaume à s'affirmer est celui des Massaesyles. Il s'étendait de la Moulouya (frontière marocaine) jusqu'à la région de Sétif et Constantine à certaines époques. Bien que des chefs aient existé avant lui, c'est Syphax qui en fait une puissance méditerranéenne vers  215 avant J-C. Avant que le nom de Syphax na résonne dans toute la Méditerranée, le royaume existait déjà sous forme de chefferies puissantes. Les historiens s'accordent à dire que la confédération s'est structurée vers le IVe siècle avant J-C. Contrairement aux Massyles de l'Est, plus sédentaires, les Massaesyles étaient initialement plus tournés vers le pastoralisme de grande envergure, ce qui nécessitait un contrôle militaire strict sur de vaste territoires. L'histoire n'a pas retenu tous les noms, mais les chroniques mentionnent que Syphax appartenait à une lignée de chefs déjà établis. Avant lui le pouvoir était probablement  partagé entre plusieurs chef de clans dominants. Syphax a agi comme un unificateur par la force et la diplomatie,un peu comme Philippe de Macédoine l'avait fait pour la Grèce.

A l'Est, le royaume Massyle occupe le territoire entre Constantine (Cirta) et la frontière Tunisienne. Sa création est l’œuvre d'une dynastie dont les racines plongent dans le IVe siècle avant J-C. Contrairement à beaucoup de royaumes antiques nés d'usurpations, le royaume Massyle repose sur une transmission héréditaire solide. Les historiens ont pu identifier les premiers piliers de cette monarchie. Zelalsen, fin du IVe siècle avant J-C, il est le premier ancêtre connu de Massinissa. Il règne sur les tribus de l'Est à une époque où elles commencent à se sédentariser massivement. Il jette les bases de l'organisation militaire Massyle. Gaia, fin du IIIe siècle avant J-C, fils de Zelalsen et père de Massinissa. C'est sous son règne que le terme Royaume Massyle prend tout son sens. Gaia renforce l'administration centrale et noue les premières alliances diplomatiques d'envergure avec Carthage. Il fait de Cirta (Constantine) une cité fortifiée et un centre névralgique. Le royaume Massyle est né de la sédentarisation des tribus vivant entre les fleuves Ampsaga et Tucsa. C'est un territoire plus riche et plus fertile que celui de l'Ouest, ce qui a permis aux Massyles de développer, une agriculture céréalière d’exportation, le fameux blé qui transitera plus tard par Sétif, une aristocratie terrienne fidèle à la famille royale, et une cavalerie légère d'élite, recrutée parmi les jeunes nobles de la cour. 

En l'an 225 avant J-C, Sétif fait partie intégrante du territoire des Massaesyles. Les  rivalités entre ces deux royaumes éclatent lorsque Syphax s'allie à Carthage pour s'emparer des terres de Gaia.  A la mort de Gaia,la royaume manque de disparaître.La tradition numide voulait que le pouvoir revienne au membre le plus âgé de la famille, le frère du roi, Oezalcès, mais le fils de ce dernier, Capussa, s'empare du trône,provoquant une guerre civile. Syphax, le roi de l'Ouest, profite de ce chaos pour envahir le territoire Massyle et s'emparer de Cirta et en faire sa seconde capitale. 

Massinissa, fils de Gaia, rentre d'Espagne où il combattait aux côtés des carthaginois. A son retour, il découvre un désastre, son père Gaia est mort. Le trône, qui aurait dû lui revenir selon les règles dynastiques, a été usurpé par son cousin Capussa, puis par un certain Mazaetullus. Pire encore, son rival de l'Ouest, Syphax, a profité de ce chaos pour occuper une grande partie du territoire Massyle avec la bénédiction de Carthage.

Se retrouvant avec seulement quelques dizaines de cavaliers fidèles, Massinissa refuse de s'avouer vaincu. Il se réfugie dans les massifs montagneux, probablement les zones escarpées entre les monts de Constantine et la région de Sétif. Pendant 2 ans, il mène une vie de fugitif. Il harcèle les troupes de Syphax, pille les convois carthaginois et gagne peu à peu le respect des tribus locales par sa bravoure. On raconte qu'il a échappé plusieurs fois à la mort, traversant des rivières à la nage alors qu'il était blessé,poursuivi par les soldats de Syphax.

Massinissa comprend que Carthage ne le soutiendra jamais,car elle préfère l'alliance de Syphax, plus puissant à ce moment là. Il prend alors une décision qui va changer l'histoire du monde, il contact secrètement le général romain Scipion l'Africain. Il lui promet la meilleure cavalerie du monde en échange d'une aide pour récupérer son royaume. Scipion, impressionné par le charisme et l'intelligence du prince numide, accepte le pacte.

Sophonisbe, 1594, Jacopo Tintoretto.

En 203 avant J-C, avec l'appui de la légion romaine commandée par Laelius, Massinissa lance l'offensive finale contre Syphax. Les forces de Syphax sont écrasées, Syphax sera poursuivi jusqu'aux murs de Cirta. Il est capturé et Massinissa entre triomphalement dans sa  capitale. C'est lors de cette prise qu'aura lieu l'épisode tragique de Sophonisbe, l'épouse de Syphax et ancienne fiancée de Massinissa, préférera s'empoisonner plutôt que de défiler comme captive à Rome.

2- Unification de la Numidie. 

 

Le destin de la région bascule lors de la bataille de Zama en 202 avant J-C. Massinissa allié aux armées romaines de Scipion  l'Africain, écrase l'armée carthaginoise d'Hannibal Barca et de Syphax. Massinissa commande l'aile droite de l'armée de Scipion avec ses 6000 cavaliers numides. C'est sa charge fulgurante contre les arrières d'Hannibal qui offre la victoire finale à Rome. En récompense, Rome le reconnaît non seulement comme roi des Massyles, mais l'autorise à annexer tous les territoires de Syphax. Cette victoire permet à Massinissa d’unifier la Numidie sous son autorité. 

Hannibal perd la guerre et Carthage doit signé un traité de paix qui lui fait perdre l'Espagne, il doit livrer sa flotte et ses éléphants de combats, et doit également payer une indemnité. Hannibal se révolte et s'oppose au traité de paix, menacé d'être livré aux romains, il s'enfuit en Syrie où il se suicidera en 183 avant JC.

Scipions l'Africain 
Par Miguel Hermoso Cuesta  
Travail personnel, CC BY-SA 3.0, 
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Quand à Syphax, il est immédiatement livré aux Romains. Scipions l'Africain voit en lui un trophée de grande valeur, mais aussi un otage stratégique pour faire pression sur Carthage. Contrairement à la coutume qui aurait pu laisser un roi vaincu sur ses terres sous surveillance, Rome décide d'exiler Syphax. Il est embarqué pour l'Italie sous haute garde. Ce transfert marque la fin définitive du royaume Massaesyle. 

Il sera placé en détention surveillée. Il est envoyé dans une sorte de prison dorée dans les Abruzzez, dans l'Italie centrale. Plus tard il est transféré à Tibur (Tivoli), où sa santé décline rapidement, l'éloignement de sa terre, la perte de son pouvoir et le sort tragique de son épouse Sophonisbe, l'auraient plongé dans une profonde mélancolie. Il meurt en captivité vers 201 ou 200 avant JC. Son fils Vermina, tente de reprendre le flambeau. Il commande une armée pour aider Carthage lors de la bataille de Zama en 202 avant JC, mais il est également vaincu. 

Finalement, Vermina demande la paix a Rome. Il se voit accorder une petite partie des anciens domaines de son père à l'Ouest, il n'est plus qu'un petit chef local totalement éclipsé par la puissance de Massinissa. 

Profitant du soutien romain, Massinissa fixe les frontières du nord de l'Algérie, reprend le contrôle de Cirta et développe massivement l'agriculture céréalière dans la région de Sétif. Il frappe sa propre monnaie à son effigie et règne jusqu'en 148 avant J-C. Son mausolée, la célèbre "Soumaâ el Khroub" près de Constantine, demeure un vestige emblématique de cette puissant numide retrouvée.

Monnaie numidie

Tombeau Massinissa - Soumaâ el Khroub

La mort de Massinissa en 148 av JC, à l'âge de 90 ans, marque la fin d'un règne de 54 ans qui a transformé la Numidie en une puissance agricole et militaire respectée. Cependant, la gestion de sa succession révèle la fragilité de cet empire face aux ambitions de Rome, qui ne souhaitait pas voir un seul successeur aussi puissant que le père. 

3- Mort de Massinissa. 

Sentant sa fin proche, Massinissa prend une décision lourde de conséquences, il remet le sort de son royaume entre les mains de Rome. Il charge Scipion Émilien (le petit-fils adoptif de son ancien allié Scipion l'Africain) de répartir le pouvoir entre ses trois fils légitimes. Ce choix, bien que garantissant la paix immédiate, place officiellement la Numidie sous protectorat diplomatique romain.

Scipion Émilien divise les fonctions entre les 3 fils de Massinissa pour éviter qu'un seul ne concentre toutes les forces du royaume. Ainsi :

- Micipsa (l’aîné), reçoit la gestion des affaires civiles, de l'administration et de la capital Cirta. C'est un homme de paix, porté vers la philosophie et le développement des cités.Sous son influence, la Numidie continue de se sédentariser et les échanges commerciaux avec le monde grec et romain s'intensifient. Il aura 2 fils légitimes Adherbal et Hiempsal Ier, et adoptera son neveu Jugurtha.

- Gulussa, qui est un guerrier accompli, héritera du commandement des armées et de la gestion de la diplomatie. C'est lui mènera les troupes numides aux côtés des Romains lors de l'assaut final contre Carthage. Son rôle est crucial car il maintient la pression militaire sur les frontières et assure la sécurité des routes caravanières. Il aura plusieurs fils, le plus célèbre étant Massiva.

- Mastanabal, moins tourné vers la guerre, il s'occupera de la justice et de l'arbitrage entre les tribus. Très cultivé, passionné de culture hellénistique il représente l'élite intellectuelle numide. Il épousera une femme de rang royal, avec qui il aura son fils Gauda qui souffrait d'une santé fragile et d'une certaine faiblesse d'esprit, il succédera pourtant à Jugurtha et deviendra le grand-père de Juba Ier. Il aura un autre fils illégitime avec une concubine, Jugurtha, qui sera adopter par son oncle Micipsa.

Pendant que les trois frères se partagent le pourvoir à Cirta, la 3eme guerre Punique touche à sa fin. Les fils de Massinissa respectent l'alliance de leur père et soutiennent activement Rome. La Cavalerie légère de Gulussa, est déterminante pour couper les ligne de ravitaillement de Carthage.

En 146 Avant JC, Carthage chute. Pour la Numidie, c'est une victoire amère. Si l'ennemi Carthaginois disparaît, la Numidie perd aussi son rôle de tampon stratégique.Désormais, elle partage ses frontières directement avec la nouvelle province romaine d’Afrique (Africa Vetus).

Le triumvirat fraternel ne dure pas. Mastanabal meurt de maladie assez rapidement, suivi de Gulussa. Vers 140 av JC, Micipsa se retrouve seul à la tête du royaume. C'est durant cette période que Sétif commence à s’affirmer comme un centre de stockage céréalier majeur. Micipsa adoptera ses neveux, dont Jugurtha, semant sans le savoir les graines de la futur guerre contre Rome. 

4- Règne de Jugurtha. 

Jugurtha

L'héritage de Massinissa, stabilisé sous le règne de Micipsa, va voler en éclats sous l'ambition d'un prince illégitime. Jugurtha, fils de Mastanabal, n'était initialement qu'un membre secondaire de la famille royale, mais son charisme et son génie militaire vont changer le destin de la numidie.

Bien qu'il ne le neveux de Micipsa, ses chances d'accéder au trône sont minces face aux fils légitimes du roi, Adherbal et Hiempsal. Cependant, Jugurtha se distingue par sa force physique, son adresse au tir à l'arc et surtout, sa participation au siège de Numance en Espagne (134 av.JC) aux cotés des romains. C'est là qu'il apprend deux choses cruciales, l'art de la guerre romaine et le fait que tout s'achève à Rome. Micipsa, craignant la popularité croissante de ce neveu trop brillant, finit par l'adopter sur les conseils pressants de Scipion Emilien, le plaçant ainsi sur un pied d'égalité avec ses propres fils.

A la mort de Micipsa en 118 avant JC, le royaume doit être partagé entre les trois héritiers, Adherbal, Hiemsal et Jugurtha. Dès la première réunion, le conflit éclate. Hiempsal, le plus jeune et le plus fier, insulte Jugurtha en lui rappelant sa naissance  illégitime.

Le partage territorial est décidé, mais la méfiance est totale. Les trois princes se retirent dans leurs résidences respectives. Jugurtha comprend que le pouvoir en Numidie ne se partage pas, il se prend. Jugurtha passe immédiatement à l'action. 

Profitant de l'installation de Hiempsal dans une maison peu sûre à Thirmida, Jugurtha y envoie des commandos de nuit. Hiempsal est égorgé dans sa chambre. C'est le premier acte de la guerre civile. Terrifié, Adherbal lève une armée, mais il n'est pas de taille face aux vétérans de Jugurtha. Vaincu sur le champ de bataille, Aherbal s'enfuit à Rome pour implorer la protection du Sénat.

Rome intervient alors pour arbitrer le conflit, Jugurtha, fort de son expérience en Espagne, arrose le Sénat romain d'or. En 116 avant JC, une commission romaine dirigée par Opimius tranche en faveur d'un nouveau partage, Adherbal reçoit l'Est (plus riche, avec Constantine/Cirta), tandis que Jugurtha reçoit l'Ouest  (plus vaste, incluant la région de Sétif et les zones militaires). Pour Jugurtha, c'est une victoire, il a acheté le silence de Rome et obtenu les terres les plus fertiles et les meilleurs troupes.

La paix est de courte durée. Jugurtha veut tout le royaume. En 113 avant JC, il envahit les terres d'Adherbal et l'assiège dans la forteresse de Cirta. Le siège dure des mois. Malgré deux ambassades romaines envoyées pour le stopper, Jugurtha ne cède pas. En 112 avant JC, la ville affamé capitule. Adherbal est torturé et mis à mort. Mais Jugurtha commet une erreur fatal, ses soldats massacrent également des marchands italiens installés dans la ville. Ce massacre indigne l'opinion publique à Rome et force le Sénat, jusque là corrompu, à lui déclarer la guerre. Ce conflit va mettre en lumière la corruption du Sénat et forcer Rome à réformer son armée en profondeur.

Le premier consul envoyé en Numidie, Calpurnius Bestia, arrive avec une armée puissante. Cependant, Jugurtha utilise son arme préférée, la corruption. Par des négociations secrètes et des pot de vin massif, il obtient une paix extrêmement favorable. Jugurtha est même invité à Rome  sous sauf-conduit pour témoigner contre les corrompus. C'est à cette occasion qu'en quittant la ville, il aurait prononcé cette célèbre phrase :

O urbem venalem et mature perituram, si emptorem invenerit! (Ô ville à vendre et prête à périr, si trouve un acheteur!)

La guerre reprend sous le commandement du préteur Aulus Postumius. Ce dernier tente de s'emparer du trésor royal de Jugurtha à Suthul, près de l'actuel Guelma. Jugurtha attire l'armée romaine dans une zone désertique, l'encercle de nuit et force les légions à capituler. Les soldats romains sont contraints de passer sous le joug (2 lances plantées en terre et une 3eme en travers), l'humiliation suprême pour un légionnaire.

Excédé, Rome envoie son meilleur général, Metellus, un aristocrate incorruptible. Il ente de s'emparer des cités stratégiques comme Vaga (Béja en tunisie). Jugurtha répond par une guerre de harcèlement. A la bataille de Muthul (Oued Mellag, Souk Ahras), le roi Numide tend une embuscade magistrale dans les collines. Bien que les romains parviennent à se dégager grâce à leur discipline,  Jugurtha a prouvé qu'il pouvait tenir tête à une armée régulière en utilisant la topographie du terrain et la mobilité de sa cavalerie légère.

Le roi Bocchus Ier de Maurétanie

La guerre s'enlise, ce qui permet à Marius, un officier de Metellus, de prendre le commandement après avoir été élu consul. Marius réforme l'armée romaine e recrutant des citoyens pauvres, et change de stratégie. Il s'attaque systématiquement aux forteresses de Jugurtha, notamment dans la région de Gafsa (en Tunisie) et sur les plateaux de l'ouest. Jugurtha perd ses bases arrière,incluant ses greniers à blé de la région de Sétif. Il est contraint de se replier vers l'Ouest et de chercher l'alliance de son beau-père, le roi Bocchus Ier de Maurétanie. Le mariage entre Jugurtha et la fille de Bocchus Ier, sera contracté vers le début de la guerre contre Rome, vers 111 - 110 avant JC. Jugurtha cherchait à sécuriser ses arrière à l'Ouest. En, épousant la fille du puissant roi maure, il s'assurait (théoriquement) d'un refuge et d'un renfort militaire contre les légions romaines de Metellus puis de Marius. 

2- Le royaume de Maurétanie.

La chute de Carthage laisse un vide immense en Afrique du Nord, transformant radicalement les équilibres territoriaux. Au-delà de la Numidie, c'est le royaume de Maurétanie qui commence à s'imposer.  A partir de 111 avant JC, le roi Bocchus Ier devient un acteur incontournable de la région. 

En 105 avant JC, le jeune questeur Sylla (le futur dictateur) entame des négociations secrète avec Bocchus Ier. Le roi de Maurétanie hésite longuement entre son gendre et Rome. Finalement, il choisit le camp des vainqueurs. Il attire Jugurtha dans un guet-apens sous prétexte d'une conférence diplomatique, capturé par les soldats de son beau-père, et livré enchaîné aux Romains. Cet acte permet à Bocchus Ier d'étendre son autorité vers l'Est, annexant une partie de la Numidie occidentale. Jugurtha est emmené à Rome, où il figure enchaîné, au triomphe de Marius en 104 avant JC. Il finit ses jours dans la prison du Tullianum (le Mamertin), mourant de faim et de froid dans un cachot souterrain. 

1- Règne de Bocchus II. 

Bocchus Ier  entretiendra d'excellentes relations avec Sylla, il a régné sur une Maurétanie en pleine expansion. Il meurt aux alentours de 80 avant JC, certaines sources situent la fin de son influence active vers 91 avant JC, mais il semble être resté une figure d'autorité jusqu'à l'aube du Ier siècle. Il  s'est éteint de causes naturelles sur son trône, après un règne exceptionnellement long et stable. Ce fut un roi respecté, désigné par le Sénat romain comme ami et allié du peuple romain.

L'histoire a retenu principalement deux fils ayant exercé une influence politique :

- Sosus (ou Mastanesosus), il est le successeur direct de Bocchus Ier. 

- Volux, qui est célèbre pour son rôle militaire durant la guerre de Jugurtha. C'est lui qui fut chargé par son père d'escorter le général Sylla à travers le territoires pour finaliser le pacte de trahison contre Jugurtha. Il commandait une cavalerie maure d'élite et fit preuve d'une grande habileté diplomatique pour éviter les embuscades numides durant ce voyage périlleux.

A la mort du roi Sosus, vers le milieu du 1er siècle avant JC, le royaume est partagé entre ses deux fils, Bogud et Bocchus II, selon la tradition de co-règne fréquente chez les peuples berbères. Le royaume sera partagé en deux suivant une frontière naturelle, la rivière Moulouya.

Bogud règne sur la partie Marocaine actuelle, avec Tanger et Volubilis comme centres d'influence. Guerrier impétueux,il devient l'allié indéfectible de Jules César, l'accompagnant même dans ses campagnes en Espagne (bataille de Munda).

Bocchus II administre la partie centrale et orientale (le Tell et les Hauts Plateaux Algériens jusqu'à l'embouchure de l'Ampsaga). Plus diplomate, il observe attentivement les équilibres de force à Rome pour assurer la pérennité de son trône.

Bogud s'allie avec Marc Antoine, en 38 avant JC, alors qu'il part combattre en Espagne pour soutenir son allié, il laisse son royaume vulnérable. 

Bocchus II, en soutenant Octave, plus connu sous le nom d'Auguste, contre Marc Antoine allié de son frère Bogud, saisit cette opportunité. Avec l'appui tacite des Romains, il envahit la Maurétanie occidentale. Bogud déchu de son trône, s'enfuit en Grèce auprès de Marc Antoine, il mourra en Messénie. Pour la première fois, toute la Maurétanie est sous le règne d'un seul homme, Bocchus II. Ce royaume unifié est immense, s'étendant de l'Atlantique jusqu'à la Numidie. Sans héritier direct à sa mort en 33 avant JC, Bocchus II lègue son territoire par testament à Auguste (ou Octave), le futur empereur. Pendant quelques années, la Maurétanie est administrée directement par Rome, mais Auguste préfère y installer un souverain protégé pour stabiliser cette frontière complexe. 

2- Maurétanie Césarienne, règne de Juba II. 

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En 25 avant JC, Auguste (ou Octave) place sur le trône Juba II, un prince numide né à Hippo Regius (Annaba) en 52 avant JC. Fils du roi Juba Ier, vaincu par César, Juba II a grandit à Rome comme un otage de marque, recevant une éducation encyclopédique qui en fera l'un des plus grands savants de son temps. Auguste lui confie les terres de Bogud et de Bocchus II, créant ainsi le royaume de Maurétanie Césarienne. Juba II choisit d'installer sa capitale à Iol, une ancienne escale phénicienne qu'il rebaptise Caesorea (Cherchell) en hommage à son protecteur. Il y bâtit une cité éblouissante, mêlant les influences hellénistiques, romaines et numides, attirant des artistes et des savants de tout le bassin méditerranéen.

Le destin de ce royaume prend une dimension impériale en 19 avant JC, avec le mariage de Juba II et de Cléopâtre Séléné, fille de la célèbre Cléopâtre VII et de Marc Antoine. Reine de plein droit, elle apporte avec elle une influence égyptienne marquée, nostalgique de son Égypte, la ville se transforme. Elle y fait venir des architectes grecs et des artistes égyptiens. Le royaume s'étend alors de l'Océan Atlantique jusqu'à l'Ampsaga, Oued El Kébir à l'Est, englobant la région de Sétif (alors nommée Sitifis) qui servait de verrou stratégique entre les hautes plaines et le littoral. Juba II y encourage la sédentarisation des tribus et l’intensification de la culture du blé. C'est à cette époque que la région commence à se structurer en un véritable grenier à grains,capable de nourrir non seulement le royaume mais aussi d'exporter vers Rome. On y bâtit un théâtre, un amphithéâtre, des thermes somptueux et un forum. Les palais  sont décorés de statues de style hellénistique et de bas-reliefs rappelant le culte d'Isis. 

Juba II fait ériger sur l'îlot Joinville un phare monumental, copie réduite du célèbre phare d'Alexandrie, signe de la filiation spirituelle entre le deux cités. 

Ensemble, ils ont transformé un territoire de confédérations tribales en un état cosmopolite, brillant par les arts et les sciences. Tous deux sont des enfants de rois vaincus par Rome, Juba II, fils de Juba Ier, a été emmené à Rome à l'âge de 5 ans pour figurer dans le triomphe de Jules César. Élevé par Octavie (sœur d'Auguste), il devient l'un des intellectuels les plus respectés de l'empire. Cléopâtre Séléné, est la dernière survivante de la dynastie des Ptolémées après le suicide de ses parents.

En les mariant Auguste espère stabiliser l'Afrique du Nord tout en honorant la mémoire des grandes dynasties disparues. 

Contrairement à beaucoup de reines de l'époque, Séléné exerce un pouvoir effectif. Elle apparaît sur les monnaies aux côtés de son mari, un privilège rare. Elle apporte avec elle, le prestige de la lignée des Lagides. C'est sous son impulsion que la cour de Caesrea devient un centre d'érudition. Juba II écrit des traités sur l'histoire, la géographie et les plantes, notamment sur l'Euphorbia, qu'il découvre dans l'Atlas et nomme en hommage à son médecin).

Le couple royal repose aujourd'hui près de Tipaza, dans le Mausolée royal de Maurétanie, souvent appelé à tort "tombeau de la Chrétienne" (Kbour-er-Roumia), en raison de ses fausses portes gravées aux points cardinaux qui ont été plus tard été interprétées comme des croix par la populations locales, alors qu'il s'agit d'un monument purement païen dédié à la gloire de ce couple exceptionnel.

 

Tombeau de la chrétiennne, Cléopatre Séléné

3- Fin du royaume de Maurétanie. 

La mort de Juba II en 23 après JC, place son fils Ptolémée sur le trône d'un royaume alors à son apogée. Ptolémé, par sa mère Cléopâtre Séléné, est le dernier descendant direct de la prestigieuse dynastie des Lagide d'Egypte. Son règne, qui dure 17 ans, s'inscrit dans la continuité de l’œuvre de son père, mais il doit faire face à des tensions internes croissantes et à l'instabilité de l'humeur impériale à Rome. 

 Buste du roi Ptolémée de Maurétanie, fils de Juba II.
Par Marie-Lan Nguyen 
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Dès le début de son règne, Ptolémé est confronté à la grande insurrection de Tacfarinas, un ancien soldat numide des troupes auxiliaires romaines qui soulève les tribus du sud et des hauts plateaux. Pour stabiliser son territoire, Ptolémé doit solliciter l'aide de l'armée romaine. En 24 après JC; après la défaite final de Tacfarinas, le Sénat romain décerne à Ptolémé le titre de "Roi, allié et ami du peuple romain". On lui remet symboliquement le spectre d'ivoire et la toge brodée, des honneurs qui cachent une dépendance de plus en plus étroite envers Rome. 

En 40 après JC, l'empereur Caligula invite Ptolémé à Lyon. Lors d'un spectacle de théâtre, le roi maure fait une entrée remarquée en portant une somptueuse chlamyde (manteau de parade) de pourpre, attirant sur lui tous les regards et les acclamations de la foule. Caligula, dont l’instabilité mentale et la jalousie maladive sont notoires, interprète cet apparat comme une insulte à sa propre pourpre impériale. Il voit en ce prince cultivé, immensément riche et descendant des Pharaons, un rival potentiel trop populaire. 

 Buste portrait en marbre de l'empereur romain Caligula
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Sur l'ordre de Caligula, Ptolémé est brutalement exécuté la même année. Ce meurtre ne relève pas seulement d'un caprice impérial, Caligula convoite les richesses du trésor royal de Caesarea (Cherchell) et souhaite supprimer le dernier protectorat d'Afrique du Nord. La mort du roi sans héritier direct provoque une onde de choc immédiate.Un affranchi du palais, Edimon, soulève le peuple et les tribus Maures pour venger son maître.Rome doit envoyer plusieurs légions pour mater cette révolte, ce qui aboutira, sous l'empereur Claude en 42 après JC, à la division du royaume en deux provinces romaines, la Maurétanie Césarienne ave comme capital Césaré (Cherchell en Algérie) et la Maurétanie Tingitane avec comme capital Tingis (Tanger au Maroc), qui est séparé par le fleuve Moulouya.

3- Sitifis et Cuicul. 

L'année 96 après JC, marque un tournant décisif pour l'administration de l'Afrique du Nord. Sous l'impulsion de l'empereur Nerva, deux cités fondamentales émergent dans l'actuelle wilaya de Sétif. Le première, Sitifis (Sétif), est conçue comme un point stratégique pour l’installation des soldats retraités.La seconde, Cuicul (Djemila), est fondée sur un éperon rocheux pour surveiller les confins de la Kabylie. Ces implantations ne sont pas de simples camps, mais des vitrines du mode de vie romain en terre berbère.

1- Fondation de Sitifis. 

La colonie de Sétif reçoit son premier statut officiel sous le règne de Nerva sous le nom de Colonia Nerviana Augusta Martialis Veteranorum Stitifensium. Ce titre indique clairement sa fonction, une colonie dédiée aux vétérans de l'armée impériale, placé sous la protection du dieu Mars. Au fil des siècles, la cité gagne en prestige. Sous Caracalla, elle est désignée comme la républica Sitifensium, témoignant d'une autonomie administrative accrue. La ville n'est plus seulement une caserne pour retraités, mais une capitale économique qui gère les immenses domaines céréaliers des plaines environnantes.

2- Fondation de Cuicul. 

 Site de Djemila

 

Site de Djemila

Située entre Cirta (Constantine) et Sitifis, la cité de Cuicul (Djemila) défie les lois de l'urbanisme classique à cause de son relief escarpé. Contrairement aux villes de plaine au tracé régulier, Cuicul s'adapte à la montagne. Du IIe au VIe siècle, elle se dote de toutes les institutions d'une grande cité romaine. Le forum, cœur battant de la vie publique, est entouré par le Capitole et le Marché des Cosinius. L'extension sud, réalisée sous les Sévères, voit l'édification d'un théâtre de 3000 places, d'un arc de triomphe dédié à Caracalla et de grands thermes s'étendant sur plus de 2600 mètres carrés. 

3- Gouvernance et défense. 

L'importance de la région s'accroît jusqu'à la création de la province de Maurétanie Sitifienne, dont Sitifis devient la métropole. Cette province relève du diocèse d'Afrique. Au Ve siècle, l'histoire de cité est marquée par la figure du Comte Boniface (Comes Bonifacius). Général romain et gouverneur, il utilise Sitifis comme base arrière pour ses troupes. A cette époque, la ville possède son propre Sénat local, l'Ordo, où l'aristocratie municipale décide de la gestion des ressources et des travaux publics, alors que la menace des invasions vandales commence à peser sur le diocèse.

Le rayonnement de ces cités repose sur une infrastructure complexe. Les habitants bénéficient de l'eau acheminée par des aqueducs vers les fontaines publiques et les bains. La construction des grands thermes n'était pas seulement une question d'hygiène, mais un lieu de socialisation essentiel. A Cuicul, la richesse des mosaïques retrouvées, comme celles de la Maison de Bacchus, témoigne du luxe dans lequel vivait l'élite locale. Jusqu'à l'époque byzantine, ces villes resteront des centres de culture et de commerce, résistant aux soubresauts politiques de l'empire déclinant. 

4- La dynastie des Sévères. 

Septime Sévère, fondateur de la dynastie (buste conservé à la glyptothèque de Munich). 
Par User:Bibi Saint-Pol, own work, 2007-02-08, 
Domaine public, 
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Entre 192 et 235 après JC, l'Afrique du Nord connaît une prospérité sans précédent sous la dynastie des Sévères, dont le fondateur, Septime Sévère, est originaire de Leptis Magna (Libye actuelle). Cette parenté africaine favorise grandement les cités de Maurétanie. A Sitifis (Sétif) comme à Cuicul (Djemila), l'urbanisme s'étend bien au-delà des limites originelles pour refléter l'opulence d'une aristocratie terrienne enrichie par le commerce de l'huile et du blé.

Sous l'impulsion de cette dynamique impériale, de nouveaux quartiers voient le jour au sud du forum initial. La ville se pare de luxueuses demeures, les domus, où le confort atteint des sommets. Les fouilles ont révélé des systèmes de chauffage par le sol (hypocauste) et des sols recouverts de mosaïques d'une finesse exceptionnelle, comme la célèbre mosaïque  du "triomphe de Bacchus" à Sétif. Les notables locaux rivalisent  de prestige en finançant des fontaines publiques et des monuments décorés de marbres précieux. Sitifis n'est plus seulement une colonie de vétérans, elle est devenue une cité de plaisirs et d'affaires.

Au milieu du IIIe siècle, cet élan se brise. L'empire romain traverse une crise systématique profonde, instabilité politique, dévaluation monétaire et pression des tribus sur le limes. La Maurétanie n'y échappe pas. Le développement urbain se paralyse, les grands chantiers s’arrêtent et l'entretien des infrastructures devient aléatoire. C'est durant cette période de doute que le tissu social commence à se transformer, préparant le terrain pour de nouveaux courants de pensée. 

Au IVe siècle, le paysage spirituel bascule. A la suite de l'édit de Milan, la population de Sitifis se convertit massivement au christianisme. Cette mutation est visible dans la pierre, la ville se réorganise autour de quartiers chrétiens situés à l'extrémité sud. On y construit des édifices imposants, notamment une basilique et un baptistère. La cité change de visage, les temples païens sont délaissés ou transformés, et l'autorité de l'évêque commence à rivaliser avec celle des magistrats civils. Sétif devient un siège épiscopal influent dans le diocèse d'Afrique. 

Alors que la ville tente de maintenir son rang de capitale de la Maurétanie Sétifienne sous l'administration du Comte Boniface, la nature frappe un coup dévastateur. En 419 après JC, un violent tremblement de terre secoue toute la province. Les chroniques de l'époque décrivent des destructions massives. Une grande partie infrastructures romaines, déjà fragilisées par le manque d’entretien, s'effondre. Ce séisme, survenant quelques années seulement avant l'invasion des Vandales (en 429), précipite le déclin de la puissance romaine dans la région et marque la fin d'un cycle urbain de plus de 3 siècles.

5- Invasion des Vandales. 

Carte du royaume des Vandales et des Alains en 526 apr. J.-C.
 By PANONIANTraduction en français : 
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L'organisation administrative de l'Afrique du Nord change radicalement à la fin du IIIe siècle, en 297, sous les réformes de l'empereur Dioclétien. La création de la Maurétanie Sitifienne consacre Sitifis (Sétif) comme une capitale provinciale de premier plan. Ce territoire stratégique s'étire alors des côtes de Saldae (Béjaïa) jusqu'aux abords de Thamugadi (Timgad), englobant les plaines céréalières les plus fertiles de la région.

Au IVe siècle, la province connaît une expansion économique remarquable, devenant l'un des piliers de l'approvisionnement de Rome. Le cœur battant de cette production se situe à Aïn Zada, connu sous le nom de Capsut Saltus Horreorum, ce qui signifie littéralement "chef-lieu du domaine des greniers". Ce site servait de centre de collecte et d'administration pour les récoltes massives des hautes plaines. Pour acheminer ces denrées, les Romains utilisaient une logistique huilée, le blé était transporté par chariots vers le port de Saldae (Béjaïa), où les navires de l'annone (le service de ravitaillement impérial) attendaient pour traverser la méditerranée.

Les Vandales dirigés par Genséric débarquent sur les côtes de Maurétanie en 429.
 Par Auteur inconnu — Liebig-Sammelbilder, Domaine public, 
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Cette prospérité est brutalement interrompue par l'arrivée des Vandales, un peuple germanique ayant traversé l'Espagne pour déferler sur l'Afrique. Vers 430, les armées de Genséric atteignent Sitifis. Le comte de Boniface (Comes Bonifacius), chargé de la défense du diocèse d'Afrique, ne parvient pas à contenir cette déferlante. Malgré sa résistance, il est vaincu, laissant la voie libre aux envahisseurs. En 439, Genséric s'empare de Carthage et fonde son royaume, forçant Rome à reconnaître sa souveraineté sur les terres les plus riches de l'ancienne Afrique Romaine. 

La cité de Cuicul (Djemila) subit elle aussi l'occupation Vandale dès 431. Cette période est marquée par de fortes tensions religieuses, les Vandales, partisans de l'arianisme (une doctrine chrétienne jugée hérétique par Rome), persécutent les membres de l’Église catholique locale. Les vestiges de Djemila portent encore les traces de cette époque de troubles, avant que l'Empire Byzantin, sous Justinien, ne reprenne le contrôle de la région au VIe siècle pour une brève période de restauration. Aujourd'hui, la préservation exceptionnelle de Cuicul lui vaut d'être inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, témoignant de cette succession de civilisations. 

6- La reconquête byzantine. 

 La reconquête byzantine
By The Byzantine State under Justinian I-pt.svg: Neuceuderivative work: Rowanwindwhistler - 
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 Le VIe siècle en Afrique du Nord est marqué par le projet ambitieux de l'empereur Justinien, la Recuperatio Imperii, ou la reconquête des anciennes terres romaines. En 533, le général Bélisaire anéantit le royaume vandale en un temps record. Cependant, la pacification des terres intérieures s'avère bien plus complexe. C'est sous le commandement de Solomon, nommé gouverneur et préfet du prétoire d'Afrique, que l'autorité byzantine tente de s'ancrer durablement dans la Maurétanie Sitifienne et la Numidie.

En 540, Solomon lance une offensive d'envergure contre les confédérations maures qui contestaient la présence byzantine. Son adversaire principal est Laudas, un chef berbère puissant qui régnait sur les massifs de l'Aurès. Face à la pression des troupes byzantines, Laudas se replie dans la forteresse de Zerboule. Les byzantins assiègent la place, forçant les maures à une fuite précipitée vers les hauteurs. La victoire de Solomon se scelle lors de la prise du Roc de Germinianus, un refuge escarpé où Laudas avait mis à l'abri ses épouses et surtout, son immense trésor de guerre. Cette victoire ne donne pas seulement le contrôle territorial à Solomon, elle lui fournit les moyens financiers de son ambition architecturale. 

Grâce aux richesses confisquées au chef maure, Solomon entame un programme de fortification massif. Contrairement aux Romains du Haut empire qui construisaient des villes ouvertes pour le commerce, les Byzantins bâtissent pour la survie. A Sitifis, Solomon édifie une puissante citadelle byzantine. Les murs sud et ouest de cette enceinte, encore visibles aujourd'hui, témoignent de cette architecture de défense, des murs épais, des tours saillantes et l'utilisation fréquente de matériaux de remploi (pierres de monuments romains antérieurs) pour construire rapidement et solidement. Cette muraille délimitait une ville réduite, un quartier fortifié capable de résister aux raids incessants. 

Sous l'administration byzantine, la géographie administrative évolue. Sitifis retrouve son rang de capitale, mais au sein d'une nouvelle entité nommée la Maurétanie Première. La ville redevient un centre de commandement pour une province qui s'efforce de maintenir un semblant de civilisation romaine face à la montée en puissance des principautés berbères indépendantes. Le gouverneur byzantin y siège, coordonnant la défense du Limes (frontière) restauré. Cependant, cette présence byzantine restera essentiellement urbaine et militaire, les campagnes échappant de plus en plus au contrôle de Constantinople au profit des chefs locaux. 

7- La conquête musulmane. 

Conquête de l'Islam à la chute des Omeyyades.
 Par Romain0 
Travail personnel, d'après Jean Deviosse, Charles Martel, Tallandier, 2006, 3ème de couverture., CC0, 
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L'arrivé de l'Islam en Afrique du Nord débute vers 647, mais il faut attendre la fin du VIIe siècle pour que la région de Sétif soit durablement intégrée à cette nouvelle sphère d'influence. Si les armées omeyyades rencontre initialement une résistance farouche de la part des confédérations berbères locales, attachées à leur autonomie, le VIIIe siècle voit une adhésion progressive de la population à la nouvelle foi. Cependant, c'est par une voie doctrinale particulière, le chiisme ismaélien, que la région va véritablement basculer dans l'histoire impériale musulmane.

1- L'arrivée Abû Abdallah Ach-Chîî. 

A la fin du IXe siècle, un homme arrive d'Irak avec une mission précise, préparer le terrain pour le Mahdi, le calife attendu. Cet homme, Abû Abdallah Ach-Chîî, est un dâ'i (missionnaire) d'une intelligence politique rare. Originaire de Koufa, il identifie rapidement chez les Berbères du Sétifois un potentiel militaire et une soif de justice sociale. En 893, il s'établit à Ikjan, dans l'actuelle commune de Beni Aziz, au nord de Sétif.Ce site escarpé n'est pas choisi au hasard, il offre une protection naturelle idéale pour diffuser la doctrine de l'Ahl al Bayt (les gens de la maison du prophète).

2- La forteresse d'Ikjan. 

A Ikjan, Abu Abdallah s'installe chez les Banu Saktan et fonde une véritable forteresse spirituelle et militaire. Il passe plus d'une décennie à Structurer son mouvement. Son plus grand succès est d'avoir rallié la puissante tribu des Kotamas. Ces fiers cavaliers des montagnes, connus pour leur bravoure et leur organisation clanique, deviennent le fer de lance de sa révolution. La doctrine chiite, axée sur la légitimité de la descendance d'Ali et de Fatima, résonne fortement auprès de ces populations qui rejettent l'autorité des Aghlabides de Kairouan, alors au pouvoir et perçus comme oppresseurs.

3- Chute des Aghlabides. 
Aghlabid dinar - Ibrahim II
Par DrFO.Jr.Tn — Travail personnel, Domaine public, 
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L'année 902 marque un point de rupture définitif pour l’Émirat Aghlabide. La mort de l’Émir Ibrahim II lors du siège de Cosenza, en Calabre, laisse un pouvoir fragilisé à Kairouan. Ce vide politique offre une opportunité historique à AbuAbdallah Ach-Chî'î. Le missionnaire ismaélien, fort de son alliance avec les cavaliers Kotomas, décide de passer de la prédication clandestine à l'offensive militaire généralisée au nom du Mahdi attendu, Ubayd Allah.

Après la prise stratégique de Mila, Abu Abdallah ne se contente pas d'occuper le terrain, il structure sa pensée dans l'espace. Il fait édifier une seconde forteresse à Tazrût, située au nord-ouest de Mila. Avec Ikjan, ces deux sites deviennent les piliers de ce que les chroniqueurs de l'époque appellent les cités vertueuses. Il ne s'agit pas uniquement de casernes mais de centres d'enseignement de la Da'wa (la prédiction), où l'on forme les cadres dufutur état ismaélien. A partir de ces bastions, Abu Abdallah lance des raids dévastateurs qui épuisent les garnisons aghlabides, incpables de manoeuvrer dans le relief accidenté de la Petite Kabylie.

4- Bataille finale de Laribus. 

Le choc final se produit en 909 Laribus (l'antique Lares), une ville fortifiée du nord-ouest de l'actuelle Tunisie. L'armée aghlabide, malgrès sa supériorité technique apparente, est écrasée par la ferveur et la discipline des troupes berbères d'Abu Abdallah. Cette défaite sonne le glas de la dynastie. Ziyadat Allah III, le dernier émir, s'enfuit précipitamment vers l'Egypte, abandonnant ses palais et son trésor. En quelques mois, le maghreb central et l'Ifrikya change de maitre, mettant fin à plus d'un siècle de domination sunnite au profit du nouveau pouvoir chiite.

Le 6 janvier 910, Ubayd Allah Al-Mahdi fait une entrée triomphale à  Raqqada, la cité princière située près de Kairouan. Il s'y proclame officiellement Amir al-Mu'minin (commandeur des croyants) et premier calife de la dynastie fatimide. Si Ikjan demeure symboliquement le berceau de la foi et le centre de la prédication originelle, le centre de gravité politique bascule vers l'Est. Raqqada devient la capitale provisoire d'un état qui ambitionne déjà de renverser le califat abbasside de Bagdad.

5- L'exécution d'Abu Abdallah. 

Le succès de la révolution porte en lui les germes de sa propre tragédie. Une fois le pouvoir consolidé, des tensions apparaissent entre le Calife et celui qui lui a offert son trône. Abu Abdallah Ach-Chî'î, resté très proche des chefs Kotamas, commence à émettre des doutes sur la légimité spirituelle d'Ubayd Allah. La réaction du nouveau souverain est impitoyable.

En 911, Abu Abdallah et son frère Abu Al-Abbas sont assassinés par des gardes sur ordre direct du Calife. Ce double meurtre provoque une onde de choc chez les Berbères, mais Ubayd Allah parvient à mater les révoltes, instaurant un pouvoir absolu qui déplacera plus tard son siège vers la cité maritime de Mahdia, avant la conquète finale du Caire.

Selon Inb Khaldoun, au début du 10ème siècle, Ziri Ibn Menad, père de Bologhine, régna sur une partie de l'Ifraqya et du maghreb central au temps des Abbassides, sous l'autorité des Aghlabides. Fondateur de la dynastie Ziride d'Ifriqya. Quand les Fatimides établissent leur domination sur l'Ifriqya, il se rallie à eux. Il prouvera sa bravoure  et sa loyauté, en luttant à leurs côté contre les révoltes Kharidjites, notamment vers 923, durant le siège de Mahdia, situé sur les côtes Tunisienne au centre-est.

8- Les Zirides. 

Bologhine Ibn Ziri

Au milieu du Xe siècle, le Maghreb central devient le théâtre d'une alliance stratégique entre le califat fatimide et la puissante tribus berbère des Sanhadja. Ziri Ibn Menad, chef de file de cette confédération, s'affirme comme le plus fidèle allié du calife Al-Qa'im bi-Amr Allah. En récompense de sa loyauté et de ses succès militaires contre les rebelles kharidjites, il obtient en 935 l'autorisation de fonder sa propre capitale.

Ziri Ibn Menad choisit le site de Kef Lakhdar, dans l'actuelle wilaya de Médéa, pour édifier Achir. Cette cité, conçue comme une place forte imprenable sur les flancs du Djebel Titteri, devient rapidement un centre politique et culturel majeur. L'influence architecturale y est raffinée, s'inspirant des palais fatimides de Mahdia. Plus tard, avec l'appui de son père, Bologhine Ibn Ziri étend l'influence de la dynatie vers le nord et l'ouest. Entre 948 et 960, il fonde ou restaure 3 cités stratégiques, Médéa (Lemdiya), Miliana (Malyana) et surtout Alger.

Sur les ruines de l'ancienne escale romaine d'Icosium, alors quasiment abandonnée, Bologhine Ibn Ziri décide en 960 de bâtir une nouvelle ville. Il la fortifie et l'agrandit pour en faire un port de premier plan. Il la baptise Dzayer Beni Mezghenna (les îles des fils de Mezghenna), en référence aux îlots qui faisaient face au rivage et à la tribu berbère locale qui occupait les lieux. Ce noyau urbain initial, situé sur une pente abrupte, constitue la racine historique de la Casbah d'Alger. Cette fondation marque le déplacement du centre de gravité économique vers le littoral.

L'ascension ziride se fait au prix de luttes acharnées contre les tribus rivales, notamment les Maghraouas, alliés des Omeyyades de Cordoue. En 971, lors d'un affrontement sanglant, Ziri Ibn Menad trouve la mort. Son corps est décapité et sa tête envoyée en trophée au calife Al-Hakam II en Andalousie. Cet évènement tragique ne stoppe pas l'élan de la dynastie. En 972,  lorsque les Fatimides quittent le Maghreb pour s'installer au Caire, le calife Al-Mu'izz désigne Bologhine Ibn Ziri comme gouverneur général de l'Ifriqiya.

Bologhine devient alors le maître d'un territoire immense. Il conquiert Tripoli, Ajdabiya et Syrte à l'Est, avant de lancer ses troupes vers l'Ouest pour prendre Fès et Sijilmassa, sécurisant ainsi les routes de l'or. A sa mort en mai 984, son fils Al-Mansour lui succède, entamant un processus d'autonomie croissante vis-à-vis du Caire. Ses successeurs, Badis Ibn Mansour puis Al-Mu'izz Ibn Badis, consolideront cet héritage, bien que ce dernier doive faire face à la scission de la branche hammadite et à l'invasion dévastatrice des tribus hilaliennes au XI e siècle. 

9- Le déclin de Sitifis. 

L'unité de l'Empire ziride vole en éclat en 1014. Hammad Ibn Bologhine, fils du fondateur d'Alger, décide de s'affranchir del'autorité de son neveu pour fonder sa propre lignée, les Hammadides. En s'installant à la Kalâa des Beni Hammad,une forteressesituée dans le Hodna, il déplace lecentre de gravité politique et militaire. Sétif se retrouve alors dans une position de zone tampon,priseentre les rivalités des deux branches d'une même famille qui se disputentle contrôle du Maghreb Central. 

1- L'invasion hilalienne. 

En 1050, un séisme humain ébranle l'équilibre de l'Ifriqiya. Le calife fatimide Al-Mustansir Billah, instalé au Caire, décide de punir les Zirides de leur trahison en lançant contre eux les tribus bédouines des Banu Hilal et des Banu Sulaym.  Ces nomades pénètrent en Afrique du Nord et écrasent l'armée d'Al-Muizz Ben Badis en 1052 lors de la bataille de Haydaran,près de Gabès. L'historien Ibn Khaldoun, avec sa précision chirurgicale, décrira cette invasion comme un fléau comparable à "une armée de sauterelles", ruinant l'agriculture sédentaire des Hauts Plateaux au profit du pastoralisme nomade. Les villes se replient derrière leurs remparts tandis que les campagnes de Sétif, autrefois greniers à blé, sont livrées au pillage.

2- Les Almohades.

Statue d'Abdul-Mu'min ben Ali Agoumi à Nedroma, sa ville natale en Algerie
 Par Askelaadden  
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Un siècle plus tard, une nouvelle puissance surgit de l'ouest, les Almohades. Portés par une doctrine religieuse réformiste, ils entreprennent d'unifier le Maghreb. Le 27 avril 1153, un choc frontal a lieu près de Sétif. Le Calife Abd Al-Mu'min affronte les tribus hilaliennes coalisées. Dans les montagnes entourant la ville, les troupes disciplinées des Almohades sortent victorieuses, imposant leur autorité sur les plateaux. Toutefois, cette défaite militaire ne stoppe pas l'arabisation des populations, les Almohades, conscients de la force numérique des hilaliens, finissent par intégrer ces guerriers nomades dans leur propre armée.

Les fouilles archéologiques menées à Sétif confirment l'importance de la cité avantson grand déclin. Des structures datées entre 810 et 874 révèlent une occupation continue sous les Aghlabides et les Fatimides. La découverte d'une monnaie à l'effigie du calife fatimide Al-Mu'izz li-Din Allah atteste du dynamisme commercial de l'époque. Ces vestiges montrent une ville encore riche, avant que les guerres interne et les invasions ne transforment le paysage urbain en un champ de ruines.

L'instabilité chronique des royaumes musulmans successifs finit par asphyxier Sétif. La ville, jadis capitale de province, perd son éclat et son autonomie. A la fin du XVe siècle, la cité est rattachée au royaume Hafside, dont le pouvoir rayonne depuis Tunis et s'appuie loclement sur Bougie (Béjaïa). Sétif n'est plus que l'ombre d'elle-même, une petite localité provinciale attendant les transformations radicales qu'apportera, bien plus tard, la présence ottomane.

10- L'offensive Espagnole et l'éveil de la Régence. 

La chute de Grenade en 1492 met fin à 8 siècles de présence musulmane en Andalousie et déclenche une dynamique de conquête vers le sud. Pour les Rois Catholiques, la sécurisation des côtes ibériques passe par le contrôle direct des ports maghrébins. Sous l'impulsion du  cardinal Cisneros et de chefs militaires comme Pedro Navarro, l'Espagne lance une série d'expéditions punitives et de conquêtes stratégiques sur le littoral algérien au début du XVIe siècle.

L'expansion espagnole est foudroyante. En 1505, les troupes chrétiennes s'emparent de Mers-el-Kébir, le port naturel de l'Oranie. En 1509, c'est au tour d'Oran de tomber après un assaut sanglant. L'année suivante, en 1510, Bougie (Béjaïa) subit le même sort. L'objectif de l'Espagne n'est pas de conquérir l'intérieur des terres, mais d'établir des Presidios (places fortes côtières) pour neutraliser la navigation musulmane et protéger le commerce en Méditerranée. Alger, consciente de sa vulnérabilité, accepte initialement de payer un tribut à l'Espagne, mais la situation devient intenable.

En 1510, Pedro Navarro, agissant sous les ordres du Comte d'Oliveto, fait édifier une forteresse redoutable sur l'un des îlots faisant face à Alger. Ce fort, nommé le Peňon d'Alger, permet aux Espagnols de braquer leurs canons directement sur la ville et de bloquer l'accès au port. Pendant plusieurs années, les citadins d'Alger vivent sous la menace constante de ce verrou d'acier et de pierre. L'aristocratie locale, menée par l'Emir Salim al-Toumi de la tribu des Thâaliba, réalise que les moyens traditionnels de défense sont insuffisants face à la technologie militaire européenne.

Face à l'impuissance des royaumes locaux en déclin, les habitants d'Alger tournent leurs regards vers une nouvelle puissance montante en mer, les frères Barberousse, Arouj et Kheireddine. Ces marins d'origine ottomane, experts en guerre de course, se sont déjà illustrés en secourant les Andalous expulsés d'Espagne. En 1514, ils sont solidement établis à Jijel (Djidjelli), ville qu'ils ont libérée des Génois et transformée en base arrière. Leur réputation de protecteurs de l'islam et leur maîtrise de l'artillerie en font les seuls alliés capables de briser l'hégémonie espagnole.

L'appel envoyé aux Barberousse par les notables algérois en 1516 ne sollicite pas seulement une aide militaire ponctuelle, ils scellent le destin de l'Algérie pour les 3 siècles à venir. Arouj Barberousse arrive à Alger, libère la ville et fait exécuter Salim Al-Toumi, jugeant sa politique trop conciliante avec l'occupant. Bien qu'Arouj meure au combat près de Tlemcen en 1518, son frère Kheireddine reprend le flambeau, et solicite l'appui officiel du sultan ottoman et finit par s'emparer du Peňon en 1529, libérant définitivement la baie d'Alger.

11- La période ottomane à Sétif. 

Khayr ad-Din Barberousse.

 

Arudsch-barbarossa


Après la prise d'Alger en 1516 et la mort d'Arouj, son frère Kheireddine Barberousse est proclamé Sultan d'Alger. Conscient qu'il ne peut diriger le pays uniquement avec des janissaires (soldat d'élite ottomans), il sollicite le soutien officiel de la Sublime Porte (bab el âli) et met en place le système du Makhzen. Ce modèle repose sur une alliance contractuelle entre l'Etat central et certaines tribus locales puissantes, particulièrement dans le Beylik de l'Est (Constantine), dont dépendait Sétif.

Le Makhzen était une organisation militaire et fiscale originale. Les tribus ralliées, dites "tribus makhzen", jouissaient de privilèges considérables, elles étaient totalement exemptées d'achour (impôt sur les récoltes) et de zekkat (impôt sur le bétail). En échange, elles fournissaient la force armée nécessaire pour collecter les impôts auprès des tribus insoumises, appelées raïas. Pour sceller cette alliance, le Bey de Constantine remettait officiellement à chaque cavalier makhzen un cheval et un fusil, symboles de leur rang et de leur fonction de bras armé du pouvoir turc.

Portrait of Ibrahim Bey (1735 – 1816/1817)

Le XVIIIe siècle est marqué par des tentatives répétées du pouvoir de Constantine pour affirmer son autorité sur les confédérations tribales indociles des hauts plateaux. Vers 1705, Ibrahim Bey lance des campagnes d'envergure. Ses cibles principales sont Righas de Sétif, ainsi que les puissantes confédérations des Ouled Sellam et des Ouled Soltane dans l'Aurès. Par la force ou la négociation, il contraint ces groupes à la soumission, stabilisant ainsi la route stratégique entre Alger et Constantine. Sétif devient alors un point de passage surveillé, essentiel pour le ravitaillement en grains de la Régence.

A Sétif, l'autorité ottomane n'était pas omniprésente physiquement,  mais s'exerçait via des intermédiaires locaux. Le contrôle de la région reposait sur de grandes familles aristocratiques dont l'influence était préexistante. La famille Ameurs s'impose comme l'acteur incontournable de la plaine sétifienne. Ces notables agissaient comme des relais ente les chefs turcs envoyés par le Bey de Constantine et la population locale. Ce système de gouvernance indirect permettait aux Ottomans de maintenir l'ordre sans mobiliser de garnisons permanentes trop coûteuses, tout en s'assurant la loyauté des chefs de clans par l'octroi de titres et de privilèges fonciers.

Durant cette période, Sétif conserve une allure de poste avancé. Les Ottomans réutilisent parfois les anciennes enceintes byzantines pour installer des bordjs (fortins) où  résidaient de petits détachements de janissaires. La vie sociale s'organisait autour des marchés où les tribus venaient échanger le blé et l'orge contre des produits artisanaux. C'est à cette époque que s'affirment les identités tribales qui marqueront la région jusqu'aux XIXe siècle, créant un équilibre fragile entre l'autonomie des plaines et l'exigence fiscale de Constantine.

 


Chronologie Histoire de Sétif avant la colonisation Française.

- 2.4 millions d'années :
Occupation des sites d'Aïn El Hanech et Aïn Boucherit.

-700 000 à -150 000 ans :
Période de l'Acheuléen.
  
-100 000 à -40 000 ans :
Période Moustérienne. 

-40 000 à -20 000 ans :
Civilisation Atérienne. 

-20 000 à -10 000 ans :
L'Ibérimaurusien, homme de Mechta-Afalou.

-10 000 à -3 000 ans :
Civilisations Capsienne et révolution Néolithique.

IIe millénaire avant J-C. :
Epoque des Proto-Berbères.

VIIIe siècle avant J-C. :
Influences phéniciennes, émergence de la cavalerie Numide.

IVe - IIIe siècle avant J-C. :
Rivalités entre les royaumes Massyle (Est) et Massaesyle (Ouest).

203 - 202 avant J-C. :
Bataille de Zama. Unification de la Numidie.
  
148 - 118 avant J-C. :
Règne de Micipsa. 

118 - 105 avant J-C. :
Epopée de Jugurtha. 

105 avant J-C. :
Trahison de Bocchus Ier, capture de Jugurtha, annexion d'une partie de la Numidie à la Maurétanie.

25 avant J-C. / 23 après J-C. :
Règne de Juba II et Cléopâtre Séléné.

40 après J-C. :
Assassinat de Ptolémée par Caligula, fin du royaume de Maurétanie.
 
96 après J-C. : 
L'empereur Nerva fonde la colonie de vétérans de Sitifis et la cité Cuicul (Djemila).

192 - 235 après J-C. :
Dynastie des Sévères.

297 après J-C. : 
Sitifis devient la capitale de la province de Maurétanie Sitifienne.
 
419 après J-C. :
Violent tremblement de terre qui dévaste la province.
  
430 - 533 après J-C. :
Occupation Vandale. 

533 - VIIe siècle :
Reconquête Byzantine par Solomon. 

Fin  du VIIe siècle :
Arrivée de l'Islam dans la région.

893 - 910 :
Mission de Abû Abdallah Ach-Chî'î.

910 :
Chute des Aghlabides, proclamation du Califat Fatimide.

960 :
Bologhine Ibn Ziri fonde Alger.

1052 :
Invasion des tribus Banu Hilal..

1153 :
Bataille de Sétif.
  
XVe siècle :
Déclin de Sétif qui est rattaché au royaume Hafside de Tunis. 

1516 - 1529 :
Arrivée des frères Barberousse, fondation de la Régence d'Alger. 

XVIIIe siècle :
Mise en place du système Makhzen avec la confédération des Ameurs.

1705 :
Ibrahim Bey stabilise la région et soumet les tribus indociles.

Début XIXe siècle :
Sétif est une plaque tournante commerciale et fiscale, gérée par les grandes familles aristocratiques locales sous l'autorité lointaine de Constantine. 


Sources :
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 


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