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Avant de commencé l'histoire du massacre du 8 mai 1945, mettons nous d'abords dans le contexte de l'Algérie de l'époque.
L'histoire des massacres du 8 mai 1945, ne peut se comprendre sans analyser les trois décennies de sacrifices et de bouleversements politiques qui l'ont précédée. Dès 1914, l'Algérie devient un réservoir humain crucial pour la France. Lors de la grande guerre, le contingent issu d'Afrique du Nord atteint 270000 hommes, dont 190000 sont projetés sur les champs de bataille européens. Parmi les Français d'Algérie, 73000 sont mobilisés, laissant 12000 morts au front. Chez les Algériens, la ponction est massive, 173000 hommes rejoignent les rangs, mêlant 80000 appelés et 60000 engagés volontaires. Sur les 125000 envoyés combattre en France, 26000 ne reviendront jamais, tombés dans les tranchées ou sur le front d'Orient. Ce tribut de sang transforme la perception que les Algériens ont de leur propre destin et de leur rapport à la puissance coloniale.
Le déclenchement de Seconde Guerre mondiale le 1er septembre 1939 redistribue les cartes géopolitiques. L'Allemagne nazie déploie une propagande intense vers le monde musulman, espérant déstabiliser l'arrière-pays français en encourageant des soulèvements.Cependant, c'est l'effondrement de la France en juin 1940 qui provoque le véritable choc psychologique. Le mythe de l'invincibilité française s'écroule. Tandis que le général De Gaulle lance ses appels à la résistance le 18 et 22 juin 1940, l'Algérie bascule sous l'autorité du régime de Vichy. Ce dernier tente maladroitement de s'attirer la sympathie des populations locales tout en maintenant une répression féroce contre les mouvements autonomistes.
La figure de Messali Hadj, leader charismatique du Parti du Peuple Algérien (PPA), renforce alors les tensions. Condamné aux travaux forcés le 28 mars 1941 par le gouvernement de Vichy, il est libéré en 1944 avant d'être placé en résidence surveillée. Son transfert forcé vers Brazzaville au début de l'année 1945 agit comme une étincelle. Partout dans le pays, la colère monte et les manifestations se multiplient pour réclamer non seulement sa libération, mais aussi l'indépendance de l'Algérie. Les slogans patriotiques remplacent les chants de guerre, et l’idée d'un destin souverain gagne les esprits, nourrie par les promesses de liberté de la Charte de l'Atlantique.
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Charte de l'Atlantique Par Winston Churchill https://digital.library.unt.edu/ark:/67531/metadc581/, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10732922 |
Le 8 novembre 1942, l'opération Torch marque un tournant décisif. Le débarquement anglo-américain à Alger, Oran et au Maroc, place l'Afrique du Nord au centre de la stratégie alliée. L'Algérie devient la base arrière de la libération de l'Europe. Au 1er mars 1940, les effectifs maghrébins dans l'armée atteignaient déjà 340000 soldats répartis sur plusieurs fronts, 70000 en métropole, 100000 en Afrique du Nord, 23000 au Levant et 145000 affectés à la défense du territoire. Ces hommes, qui s'apprêtent à s'illustrer lors de la campagne d'Italie et de Provence, espèrent qu'en échange de leur bravoure, la France leur accordera enfin les droits civiques et la liberté pour laquelle ils versent leur sang. C'est dans ce climat d'espoir immense et de frustration contenue que se prépare le mois de mai 1945.
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| Opération Torch |
1- Le Manifeste de 1943.
L'affaiblissement de la puissance coloniale,occupée par l'Allemagne, combiné à l'arrivée des troupes anglo-américaines en novembre 1942, crée un appel d'air politique sans précédent en Algérie. Les Algériens voient plus la France comme une puissance invincible. Dans ce climat de tensions sociales exacerbées par la famine et les privations, les différentes forces politiques algériennes décident de s'unir pour parler d'une seule voix.
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| Ahmed Boumendjel |
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| Ferhat Abbas |
Face cette poussé nationaliste, le général de Gaulle tente de reprendre l'initiative. Le 12 décembre 1943, lors de son célèbre discours de Constantine, il annonce une réforme de la citoyenneté. L'octroi de la citoyenneté Française à plusieurs dizaines de milliers d'Algériens possédant des décorations militaires et de diplômes tel que le certificat d'étude, sans qu'ils aient à renoncer à leur statut civil religieux.
Cette promesse se concrétise par l'ordonnance du 7 mars 1944 du Comité Français de Libération National (CFLN). Cependant, le décalage entre les concessions françaises et les attentes algériennes est immense. La France a de nouveau sollicité l'Armée d'Afrique pour se libérer du joug nazi, environ 320000 maghrébins sont engagés dans les combats, avec la promesse d'une égalité de droits. Mais la réalité est décevante, seuls 60000 Algériens bénéficient réellement de ces mesures.
L'échec de ces réformes est total. La déception est d'autant plus profonde que la psychologie collective a changé. Les soldats algériens qui reviennent du front italien ou de Provence ne se battent pour devenir des citoyens français de seconde zone. Ils aspirent désormais à la dignité de citoyen algérien.
Les rapports des services de renseignements alliés (notamment l'OSS américain) et français sont alarmants à la fin de l'année 1944. Ils décrivent une Algérie au bord de l'insurrection. La crise économique, les inégalités criantes et l'exil de Messali Hadj vers Brazzaville transforment les villes et les campagnes en poudrières. Les désir d'indépendance n'est plus le fait de quelques intellectuels, mais devient une revendication populaire massive qui n'attend qu'une étincelle pour éclater.
2- Création de milice civile armée illégale.
L'approche du printemps 1945 voit la région de Guelma s'enfoncer dans une atmosphère de pré-guerre civile. Alors que la victoire alliée en Europe se dessine, les tensions en Algérie atteignent un point de non-retour. A Guelma, le sous-préfet André Achiary prend une initiative qui va précipiter le drame, le 14 avril 1945, il décide de former une milice civile armée.
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| Sous-Préfet de la Province de Guelma André Achiary |
Cette milice est techniquement illégale, mais elle bénéficie du soutien total des autorités locales. Des réunions secrètes se tiennent à la caisse agricole de Guelma, où les colons s'organisent pour maintenir l'ordre. Sous l'impulsion d'Achiary et avec la bénédiction de personnalités influentes comme Marcel Lavie (conseiller général et délégué financier), 176 colons sont officiellement armés. La sous-préfecture met également à leur disposition une logistique impressionnante de 23 véhicules et camions. Cette décision transforme les citoyens européens en force paramilitaire, prête à en découdre.
Face à cette militarisation des colons, les nationalistes algériens s'organisent sur le terrain politique. Le 15 avril 1945, au lendemain de la création de la milice, un repas est organisé à l'Hôtel Grand Orient de Mohamed Reggui. Ce dernier, figure locale influent, appartient au bureau des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML).
Reggui bénéficie du soutien explicite de Ferhat Abbas pour représenter les intérêts algériens lors des prochaines élections locale. Pour les AML, l'enjeu est de transformer la frustration populaire en un mouvement politique structuré. Mais dans les rues de Guelma, la politique peine à contenir la détresse sociale.
Le climat de tension repose sur un terreau de misère profonde. Les populations algériennes subissent une famine dévastatrice, aggravé par des années de sécheresse et les réquisitions liées à l'effort de guerre. Le chômage est massif et le sentiment d'injustice est alimenté par la dépossession continue des terres agricoles au profit des grands domaines coloniaux.
L'insécurité est palpable des deux côtés, la population Européennes qui craint un soulèvement musulman, qui tourne à l'obsession, justifiant à leurs yeux l'armement des milices. Et les Algériens, où la colère est à son comble, ils connaissent depuis quelques temps une situation de famine, de misère et de chômage, les agriculteurs sont dépossédés de leurs terres en faveur des colons. La sécheresse, la guerre, les conditions sociales et économiques, et la déportation de Messali Hadj, le leader du PPA, vers Brazzaville le 23 avril 1945. Ce bannissement est perçu comme une provocation ultime par les militants nationalistes qui réclament la libération de leur chef.
L'administration coloniale et les milices d'un côté, les AML et les partisans du PPA de l'autre, en cette fin avril 1945, tous les éléments d'une explosion violente sont réunis. Guelma n'est plus qu'une mèche qui n'attend qu'une étincelle pour s'embraser.
A quelques jours de la fin de la seconde guerre mondiale en Europe,le climat en Algérie bascule dans une effervescence politique sans précédent. Le 1er mai 1945, traditionnellement jour de la fête du travail, est investi par le PPA (Parti du Peuple Algérien) clandestin pour en faire une journée de revendication nationale. Les mots d'ordre sont clairs et audacieux, la libération immédiate de Messali Hadj, le droit à l'autodétermination et, pour la première fois de manière aussi massive dans l'espace public, l'indépendance de l'Algérie.
Dans la majorité du pays, les cortèges défilent dans un calme impressionnant, montrant la discipline des militants nationalistes. Cependant, dans les grandes agglomérations, les autorités coloniales perçoivent ces manifestations comme un défi direct à la souveraineté française. La réponse sécuritaire est brutale. A Alger, les manifestants qui tentent de rejoindre le centre-ville se heurtent à des barrages de police, la fusillade éclate, laissant deux morts et treize blessés sur le pavé. A Oran, on déplore également une victime, tandis que des heurts violents éclatent à Tébessa et Sétif.
L'administration, de son côté, entre dans une logique de répression préventive. Au lieu de chercher l'apaisement, elle renforce les dispositifs militaires, notamment dans le Constantinois. Les services de renseignements signalent une effervescence croissante dans les mechtas (hameaux) et les villes. Tout le monde sent que le 8 mai, jour annoncé de la capitulation allemande, ne sera pas une simple fête de la victoire, mais le théâtre d'une confrontation majeure pour l'avenir de l'Algérie.
3- Le 8 mai 1945 à Sétif.
Le mardi 8 mai 1945, Sétif s'éveille dans une atmosphère électrique. C'est jour de marché,et la ville fourmille de paysans venus des douars (villages) environnants. Les autorités françaises ont autorisé un défilé pour célébrer la victoire des Alliés, mais sous des conditions strictes, seul le drapeau tricolore doit flotter, et tout slogan politique est proscrit.
A 8h00, le rassemblement se forme devant la mosquée de la gare. Environ 10000 personnes s'ébranlent dans un calme relatif. Entête de cortège, des scouts musulmans et des étudiants précèdent les porteurs d'une gerbe de fleurs destinée au mouvement aux morts. Rapidement, la nature de la marche change. Aux côtés des drapeaux alliés, le chant patriotique "Min Djabalina" (de nos montagnes) s'élève, et des pancartes aux revendications sans équivoque surgissent, "libérez Messali", "Vive l'Algérie libre" et le cri de "Istiqlal" (indépendance).
Le point de rupture se situe sur l'avenue Georges Clémenceau, au niveau du Café de France. C'est là qu'Aïssa Cheraga, un jeune scout, brandit le drapeau algérien (vert et blanc, frappé du croissant et de l'étoile rouges). Le commissaire Olivieri tente de s'en emparer, provoquant une bousculade immédiate. Des Européens attablés aux terrasses se mêlent à l'échauffourée.
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| Bouzid Saâl |
C'est dans ce chaos qu'un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, récupère l'emblème. Le commissaire Olivieri somme de ranger le drapeau. Face au refus de Bouzid Saâl, le commissaire fait usage de son arme. Selon certains récits, il a d'abord tiré une première fois, blessant le jeune homme à l'épaule. Bouzid Saâl s'est relevé pour brandir à nouveau le drapeau avant d'être assassiné par le commissaire. Ce coup de feu transforme instantanément la manifestation pacifique en une émeute désespérée. La panique s'empare de la foule. Des civils européens, ouvrent le feu depuis leurs fenêtres, tandis qu'un car de gendarmerie fonce dans foule. En quelques heures, les rues de Sétif se jonchent de cadavres.
Si le calme revient doucement à Sétif après l'intervention des tirailleurs algériens, la nouvelle de la mort de Bouzid Saâl se répand comme une traînée de poudre. Ce n'est plus une émeute urbaine, mais une véritable insurrection rurale qui s'allume. Dans l'après -midi, la révolte gagne les montagnes de la petite Kabylie, touchant des localités comme Kherrata et Guelma, ainsi que les zones situées entre Béjaïa et Jijel. Pour les Algériens, c'est le signal de la lutte pour la liberté, pour les autorités coloniales et les milices de colons, c'est le début d'une répression qui va dépasser, par sa violence et son ampleur, tout ce que le pays a connu jusque là. Le jour de la victoire mondiale contre la tyrannie devient, pour l'Algérie, le point de départ d'un deuil national qui qui durera jusqu'à aujourd'hui.
4- Le 8 mai 1945 à Guelma.
Si Sétif fut l'étincelle, Guelma fut le théâtre d'une répression méthodique, orchestré par une administration locale ayant basculé dans l'illégalité. Le 8 mai 1945, vers 16h, le cortège algérien s'ébranle depuis la place des Figuiers. Comme à Sétif, les scout de la troupe Enoudjoum ouvrent la marche, suivis par des militants des AML ou du PPA, scandant l'hymne "Min Djabalina" et brandissant des slogans pour l'indépendance.
Le drame se noue à 18h30, Place Saint-Augustin. Alors que la cérémonie officielle francise pour la victoire s'achève, le cortège des manifestants algériens débouche sur la place Saint-Augustin. Depuis le café de Mohamed Reggui, les dirigeant des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté) observent la scène, espérant une démonstration de force pacifique.
Le barrage qui se dresse face aux manifestants n'est pas uniquement composé de forces de l'ordre. Il s'agit d'une délégation mêlant autorités administratives et figures de la colonisation locale, le sous-préfet André Achiary, l'adjoint au maire Champ, de l'entrepreneur de travaux publics Fauqueux, de l'instituteur socialiste Garrivet. Ils sont appuyés par 8 policiers et de 10 gendarmes.
Au premier rang des manifestants se trouvent 40 jeunes scouts de la troupe Enoudjoum, symboles de la relève nationaliste. Le sous-préfet Achiary intime l'ordre immédiat de dispersion et exige que les bannières et les drapeaux algériens soient jetés au sol. Ignorant ces injonctions, le cortège poursuit sa progression vers le monument aux morts.
Dans la bousculade qui s'ensuit, un jeune de 20 ans, Ali Abda, heurte physiquement le sous-préfet. C'est à cet instant précis que précis que l'entrepreneur Fauqueux lance la phrase qui va faire office de détonateur psychologique.
Monsieur le sous-préfet, est ce qu'il y a ici la France ou pas?
Cette interpellation remet directement en cause l'autorité d'Achiary aux yeux des colons présents. Piqué au vif et craignant de perdre le contrôle, le sous-préfet sort son arme et tire en l'air. Ce geste, censé être une sommation, devient le signal du massacre pour les policier et les gendarmes qui chargent la foule à bout portant.
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| Guelma, éléments de la milice (11 mai 1945) |
Le porte drapeau Mohamed Salah Boumaaza, secrétaire des AML de Millésimo, aujourd'hui Belkheir, est abattu sur le coup, devenant la première victime d'une série d'exécution qui ensanglanteront la ville, 6 autres grièvement blessés. Les manifestants, traqués par les forces de l'ordre et des civils armés tirant depuis les balcons, sont refoulés hors du centre-ville. Les manifestants sont traqués jusque dans les maisons. Malgré le chaos, un clairon retentit parmi les manifestants pour saluer le dépôt de gerbe de fleurs, acte ultime de résistance symbolique avant la fuite vers les faubourgs.
Dès le soir du 8 mai, Guelma se transforme en ville retranchée, couvre-feu, mitrailleuses aux carrefours, barrages et patrouilles de gendarmes et de soldats. Mais le plus terrible reste la mise en action du "Comité de Vigilance", cette milice civile, forte de 280 hommes armés par la sous-préfecture, lance une véritable chasse aux musulmans.
Le 9 mai, un bataillon d'infanterie de Sidi-Bel-Abbès arrive pour évacuer les petits villages Européens. 11 Européens seront tués en guise de représailles par les musulmans.
Achiary ne se contenta pas de maintenir l'ordre, il crée un tribunal de Salut Public illégal. Ce conseil de miliciens se substitue à la justice républicaine pour envoyer les nationalistes à la mort. Les arrestations se comptent par centaines. Achiary ordonne l'arrestation de plusieurs membre des AML, parmi eux Ali Abda, son frère Smaïl, et leur père Amor, membre du PPA et chef de l'AML de Guelma, ils seront brutalisés et leur maisons pillé. Des documents de l'AML de Guelma seront ainsi saisis et une liste sera dressé, ce qui permettra l'arrestation des plusieurs membres des AML. Tels que Messaoud Chorfi ou Abdelkrim Bensouilah, sont entassés dans ce que les locaux appelleront le "cachot de la mort" à la gendarmerie.
L'élite intellectuelle et religieuse n'est pas épargnée, professeurs, élèves des médersas et syndicaliste de la CGT sont jetés en prison sur simple dénonciation d'un milicien. (Mohamed Oumerzoug, Abdelmajid et Amar Ouartzi, Ahmed Douaouria, Smaïl Belazoug, Mohamed Baddache, et Mohamed Boulouh). Ils seront tous torturés par les miliciens et les policiers. Au village de Millesimo actuel Belkheir (Wilaya de Guelma), les frères Boughalmi et Ali Drare, qui n'étaient pas membre des AML, furent arrêté par un garde champêtre. Ils seront exécuté dans le village, à titre d'exemple, par des miliciens après avoir pillés leurs fermes. Le sous-préfet Achiary, permettra ainsi aux miliciens de commettre des violences sur les civils désarmés, et ils seront couvert par les élus locaux.
Au vu du nombres de prisonniers, des locaux furent réquisitionnés, les prisonniers étaient ainsi entassés après avoir été maltraités.
La répression atteint des sommets de cruauté entre le 10 et le 15 mai. Le 10 mai, 8 dirigeants des AML sont exécutés sommairement. Le 11 mai, c’est au tour de Mohamed Reggui, propriétaire du Grand Hôtel d'Orient, d'être abattu devant son établissement.
Les camions de la milice, chargés de prisonniers maltraités, font la navette vers des lieux d'exécution resté tristement célèbres (le cimetière musulman Errihane, Kef El Boumba, la carrière de Ain Delfa).
Même les plus jeunes sont frappés, le 15 mai, 45 scouts de la troupe Enoudjoum sont passés par les armes. La famille Reggui est décimée avec l'exécution de Zohra et Hafid, frère et sœur de Mohamed, le 17 mai.
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| le général De Gaulle |
Le 11 mai, le général De Gaulle ordonne l'intervention de l'armée. Sous le commandement du général Duval, 2000 hommes, légion étrangère, des tabors Marocains, des tirailleurs Sénégalais, des saphis de Tunis, et des tirailleurs Algériens, en plus de la marine et de l'aviation, sont déployés. Cependant, loin de calmer les milices, l'arrivée des autorités supérieures semble les confronter.
Le 13 mai, le préfet de Constantine, André Lestrade-Carbonel, lance aux notables de Guelma une phrase qui restera comme une tâche indélébile sur l'administration coloniale.
Quelles que soit les bêtises que vous commettrez, je les couvrirai! Messieurs, vengez-vous!
Mais ils n'ont pas attendu l'avis du préfet, pour s'en donner à cœur joie, des milliers d'Algériens avaient déjà été massacrés. Les Algériens fuyaient pour ce mettre à l'abri. La répression ce transforme en massacre de masse, où des milliers d'Algériens perdent la vie dans une impunité totale, couverts par les élus et les hauts fonctionnaires locaux.
5- Le 8 mai 1945 à Kherrata.
A Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, le 8 mai 1945 commence comme une journée ordinaire de marché. Aucun défilé n'est officiellement prévu. Pourtant, en fin de matinée, la nouvelle du massacre de Sétif parvient jusqu'à la petite cité nichée au pied des montagnes. La réaction des autorités coloniales est immédiate et préventive, l'administrateur local distribue des armes à la population européenne et instaure une couvre-feu.
Dans un mouvement de solidarité et de colère, la population algérienne des douars environnants convergent vers la ville. Durant la nuit, près de 10000 personnes se rassemblent aux abords de Kherrata, conscientes que les colons sont désormais armés et organisés en milices. Le 9 mai, la situation bascule. Pour entraver la répression qu'ils sentent venir, des manifestants coupent les lignes téléphoniques et tentent de s'armer. Des groupes de résistants se positionnent aux entrées de la ville pour retarder l'arrivée imminente des renforts militaires.
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| croiseur Duguay-Trouin |
A midi, l'armée française engage ses automitrailleuses, ouvrant le feu sans distinction sur les habitants et les réfugiés des villages voisins. L'horreur prend une dimension inédite par l'implication de l'artillerie navale et de l'aviation. Le croiseur Duguay-Trouin, positionné dans le golfe de Béjaïa, pilonne les montagnes environnantes avec ses canons de gros calibre. Dans l'après-midi, des bombardiers survolent la région, rasant plusieurs agglomérations et traquant les civils qui tentent de se réfugier dans les massifs escarpés. A 22h, les légionnaires pénètrent dans Kherrata pour achever le massacre.
Afin de justifier cette débauche de moyens militaires auprès de l'opinion internationale, l'administration met en place une mise en scène cynique. des armes hors d'usage et sans munitions sont distribuées à des civils algériens pour simuler une insurrection armée organisée et alimenter la propagande coloniale.
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| Stèle commémorative, gorge de Kherrata |
Le point culminant de la tragédie se déroule dans les célèbres Gorge de Chabet El Akhra. Où des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants, sont abattues par les soldats et les miliciens. Pour faire disparaître les traces du massacre et terroriser durablement la population, les corps, dont certains blessés sont encore en vie, sont précipités du haut des falaises dans les ravins profonds de Kherrata. Le fond des gorges devient ainsi l'un des plus vastes charniers à ciel ouvert de cette période sanglante.
6- L'extension de la terreur, déportations et fours à chaux.
Le 13 mai 1945, le général Weiss, chef de la 5e région aérienne, signe un ordre terrifiant, le bombardement systématique de tous les rassemblements d'Algériens repérés sur les routes ou à proximité des villages. L'aviation militaire transforme le Constantinois en un champ de chasse à ciel ouvert, mitraillant sans distinction civils, paysans et familles en fuite.
En réaction à cette violence inouïe, des groupes de musulmans s'attaquent aux colons, et les émeutes se propagent comme une traînée de poudre dans plusieurs villages de la région, Amoucha, Beni Aziz (appelée Chevreuil), Beni Fouda (Sillègue) et El Ouricia. La réponse de l'armée française ne se fait pas attendre. A Amocha, une opération punitive se solde par l’exécution sommaire de 47 civils algériens.
Dans la région de Béjaïa, l'armée applique une stratégie de regroupement forcé et de déplacement de population. Les soldats français mènent un ratissage au porte à porte, expulsant les habitants de leurs maisons. Sans ménagement, hommes, femmes,enfants et vieillards sont entassés à l'arrière de camions militaires.
Toute la population de la côte est de Béjaïa, englobant les localités de Borj Mira, Darguina, Souk El Tenine et Aokas, est déportée et parquée sur les plages de Melbou. Face à la mer, sous la surveillance des fusils, des milliers de civils sont maintenus dans des conditions de détresse absolue,tandis que leurs villages sont livrés au pillage ou détruits.
A mesure que les jours passent, le nombres de victimes devient si encombrant qu'il menace de révéler l'ampleur réelle des massacres à l'opinion internationale. Un problème majeur se pose aux autorités coloniales, la présence de dizaines de charniers à ciel ouvert. L'annonce de la venue d'Adrien Tixier, ministre de l'intérieur chargé d’enquêter sur les tueries, déclenche une opération de dissimulation macabre.
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| Adrien TIXIER |
Pour faire disparaître les corps, les autorités réquisitionnent les four à chaux Lavie, situés à 2 kilomètres d'Héliopolis, dans la région de Guelma. Pendant 10 jours consécutifs, les charniers sont profanés, les cadavres déterrés et transportés en secret vers ces installations. Encadrés par les gendarmes, 17 camions militaires effectuent des va et vient pour décharger les corps. Les habitants de la région décrivent une atmosphère d'épouvante et une odeur de chair brûlée devenue insupportable à des kilomètres à la ronde.
Afin de ne laisser aucun témoin algérien,ce sont des prisonniers de guerre italien, capturés durant la campagne de Tunisie et de Libye, qui sont contraints de manipuler les corps et d'alimenter les brasiers. On estime que les restes d'environs 500 musulmans ont été ainsi réduits en cendres dans les fours d'Héliopolis, effaçant à jamais leur identité en interdisant toute sépulture à leurs familles.
Cette tentative d'effacement industriel des preuves démontre le niveau d'organisation de la répression, pensée et couverte par les plus hautes instances locales pour masquer l'horreur avant l'arrivée des enquêteurs d'Alger et de Paris.
7- La commision Tubert, une enquête étouffée.
Le 19 mai 1945, la gravité et la violence de la répression en Algérie finissent par franchir la Méditerranée et alertent les plus hautes sphères de l’État à Paris. Face aux échos alarmants des massacres, le ministre de l’intérieur, Andrien Tixier, exprime sa profonde inquiétude. A sa demande, le général de Gaulle signe un arrêté nommant le général de gendarmerie Paul Tubert, par ailleurs membre de l'Assemblée consultative, à la tête d'une commission d'enquête officielle. Sa mission est claire, faire toute la lumière sur l'origine des troubles et la nature de la répression.
Cependant, sur le terrain, les autorités coloniales locales, le préfet de Constantine André Lestrade-Carbonel et le sous-préfet de Guelma André Achiary en tête, n'ont aucune intention de laisser un enquêteur de Paris découvrir l'ampleur des massacres et l'existence des milices illégales.
Le voyage du général Tubert se transforme immédiatement en une opération de neutralisation administrative.Arrivé en Algérie, le général Tubert est délibérément bloqué à Alger sous divers prétextes bureaucratiques et sécuritaires. On ne l'autorise à prendre la route pour Sétif que le 25 mai. Ce retard de plusieurs jours n'a rien de fortuit, il laisse le temps aux militaires et aux miliciens de nettoyer les scènes de crimes, d'enterrer les corps ou de las faire disparaître,notamment dans les fours à chaux d'Héliopolis. A peine arrivé à Sétif, où il commence à mesurer la détresse de la population, le général Tubert est brutalement rappelé à Alger le lendemain, 26 mai, sur ordre d'Alger.
Ce sabotage orchestré par le gouvernement général de l’Algérie empêche définitivement la commission de se rendre à Guelma, à Kherrata ou dans les douars de la petite Kabylie, là où les exactions ont été les plus féroces. Le rapport que remettra Tubert, bien que pointant du doigt les injustices du système colonial et l’existence des milices, restera incomplet, amputé des réalités du terrain de Guelma.
Malgré les tentatives de dissimulation de l'administration locale, les massacres et les exécutions sommaires se poursuivent en coulisses jusqu'à ce que le ministre de l'intérieur, Andrien Tixier, intervienne directement depuis Paris pour taper du poing sur la table et exiger l'arrêt des opérations de police et le désarmement des milices civiles.
La répression prend fin officiellement le 22 mai 1945. A cette date, les autorités militaires décrètent la clôture des opérations d'apaisement. Les tribus et les villageois survivants sont contraints de se soumettre lors de cérémonies de soumission humiliantes, orchestrées par l'armée, où les notables algériens doivent s'agenouiller devant le drapeau français.
Si les armes se taisent officiellement le 2 mai, le traumatisme, lui, s'ancre à jamais dans la mémoire collective algérienne. Le bilan, qui se chiffre en dizaines de milliers de morts selon les nationalistes ( et fixé à 45000 par le PPA), consacre une rupture définitive. Pour toutes une génération de jeunes Algériens, la voie politique vient de s'effondrer dans le sang, le chemin vers l’insurrection armée de 1954 vient de s'ouvrir.
8- Arsenal de guerre utilisé.
La répression qui s'abat sur le Nord-Constantinois en mai 1945 ne relève pas d'une simple opération de maintien de l'ordre. Face aux aspirations indépendantistes portées par le Parti du Peuple Algérien (PPA) et les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML), l'état colonial français déploie des moyens militaires réservés aux conflits de grande envergure. Le traumatisme de Sétif, Guelma et Kherrata s'enracine dans cette disproportion absolue, l'usage d'un arsenal de guerre moderne contre des civils et des insurgés armés de fusils de chasse ou de simples outils agricoles.

Chasseurs-bombardiers Douglas A-24 Dauntless
Dès les premiers jours de l'insurrection, les autorités françaises activent l'aviation et la marine pour verrouiller la petit Kabylie et briser les foyers de résistance. Entre Béjaïa et Sétif, les reliefs escarpés servent de refuge aux populations en fuite. C'est là que la force aérienne intervient de manière systématique. Des vagues de chasseurs-bombardiers Douglas A-24 Dauntless s'élancent à basse altitude pur mitrailler et bombarder les mechtas (les hameaux traditionnels berbères). Ces appareils, conçus pour percer les lignes ennemies durant le Seconde Guerre mondiale, rasent des villages entiers, provoquant une exode massif vers les ravins.
Sur le littoral, la marine nationale appuie cette entreprise de terreur. Le croiseur Duguay-Trouin et le contre-torpilleur Le triomphant se positionnent dans la baie de Bougie (Béjaïa). Leurs pièces d'artillerie lourde tirent plus de 800 obus de gros calibre vers les hauteurs de Kherrata. Les détonations navales, amplifiées par l'écho des gorges de Chabet El Akhra, visent à détruire les voies de communication et à terrifier psychologiquement les survivants. L'évocation ultérieure d’hélicoptères de transport Piasecki H-21, surnommés "Bananes volantes", relève d'un anachronisme technique souvent répété dans la mémoire locale. En réalité, ces appareils n'intégreront le ciel algérien qu'une décennie plus tard, durant la guerre d'indépendance de 1954. En 1945, ce sont bien les bombardiers civils rebaptisés et les avions de chasse légers qui saturent l'espace aérien.

Piasecki H-21, surnommés "Bananes volantes"
Au sol, les troupes de ligne, renforcées par la Légion étrangère et les tirailleurs sénégalais, pénètrent dans les zones insurgées sous la protection d'automitrailleuses et blindés légers. Les carrefours stratégiques des villes comme Guelma et Sétif sont dotés de barrages fortifiés et de nids de mitrailleuses lourdes. Les soldats ratissent les quartiers musulmans et les campagnes, transformant chaque localité en zone de guerre. Les armes saisies sur les civils, parfois factices ou obsolètes, servent à alimenter la propagande officielle pour justifier l'ampleur des pertes algériennes devant les commissions d'enquête naissantes.
A mesure que les combats s'estompent, l'armée française met en scène la reprise en main du territoire à travers des rituels de capitulation publique.Dans plusieurs localités du Constantinois, notamment à Amoucha, les officiers supérieurs exigent la reddition inconditionnelle des derniers insurgés et des chefs de tribus.
Ces cérémonies hautement théâtralisées répondent à un protocole strict. Le hommes des douars sont rassemblés de force sur les places des villages ou les plaines environnantes. Sous la menace des fusils, les notables et les paysans doivent s'agenouiller en masse et se prosterner devant le drapeau tricolore français pour implorer le pardon de la France. Pour l'administration coloniale, il s'agit de briser définitivement l'orgueil nationaliste et restaurer l'illusion d'une autorité souveraine incontestée. Pourtant, la portée de ces rituels est doublement tragique, de nombreux témoignages d'époque confirment que sitôt les cérémonies terminées et l'allégeance forcée obtenue, des dizaines de participants sont triés par les milices locales ou la gendarmerie, conduits à l'écart, puis exécutés sommairement.
9- Décompte des victimes de mai 1945.
Établir un bilan comptable précis des massacres de mai 1945 dans le Constantinois reste, aujourd'hui encore, l'un des défis les plus complexes de l'histoire contemporaine. Malgré l'ouverture progressive des archives, à l'image des quelque 550 pages de documents officiels publiées par le Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT) dans le premier tome de l'ouvrage de référence "La guerre d'Algérie l'avertissement (1943-1946)", les écarts statistiques révèlent un fossé mémoriel énorme entre les autorités coloniales et le mouvement nationaliste algérien.
Contrairement au mystère qui entoure le nombre de victimes algériennes, le bilan des pertes européennes est arrêté avec une précision chirurgicale dès le30 juin 1945.Les registres officiels recensent une total de 102 morts : 86 civils, 2 prisonniers de guerre italiens, et 14 militaires français (dont 3 soldats indigènes). A cela s'ajoutent 110 blessés. Ce décompte nominatif précis a immédiatement servi de socle à la rhétorique des autorités pour justifier la violence de la riposte au nom de la légitime défense.
Du côté de l'administration et de l'armée française, les premiers bilans s'attachent à minimiser l'impact de la répression pour apaiser l'opinion internationale et masquer les exactions des milices civiles.
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| Général Raymond Francis Duval |
Dans son rapport d'enquête du 9 août 1945, le général Raymond Francis Duval, qui a dirigé les opérations militaires, avance le chiffre de 1165 morts algériens du fait des forces armées et des milices, contre 900 victimes qui auraient été tuées, selon lui, par les émeutiers eux-mêmes. Le gouverneur général de l'Algérie, Yves Chataigeau, évoque quant à lui 1340 morts de confession musulmane.Enfin, le ministre de l'intérieur français, Adrien Tixier, affirme devant les instances parisiennes que le total ne dépasse pas les 1500 décès.
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| Gouverneur général Yves Chataigneau |
Cependant n'oublions pas qu'à ce moment, l'enregistrement des naissances et des décès au sein de la population algérienne rurale était particulièrement mal tenu par l'administration coloniale. Dans les semaines qui ont suivi les massacres, de nombreuses familles de paysans ont refusé de déclarer la disparition de leurs proches par crainte d'être arrêtées ou ciblées par les milices. La destruction à la chaîne des corps, notamment par leur incinération dans les four à chaux d'Héliopolis ou leur précipitation dans les gouffres de Kherrata, a rendu impossible tout décompte des morts et disparus.
Au fil des mois et des enquêtes indépendantes, l'estimation des pertes algériennes n'a cessé d'être réévaluée à la hausse, devenant un enjeu de bataille politique. Très vite, plusieurs hauts fonctionnaires du Gouvernement général glissent en privé des chiffres oscillant entre 5000 et 6000 morts.Un ordre de grandeur partagé par les cercles militaires et validé plus tard par l'historien Charles-André Julien, qui fixe a fourchette entre 6000 et 8000 disparus.
Dès le 11 juillet 1945, un député communiste à l'Assemblée consultative provisoire avance le nombre de 15000 victimes. En mai 1946, le journal cairote Al Ikhwan pousse ce bilan à 20000 morts.
L'organe de l'Association des oulémas musulmans algériens, le journal Al-Bassair, évoque le chiffre extrême de 80000 morts. De son côté, le Parti du Peuple Algérien (PPA) avancera d'abord le nombre de 40000 martyrs, avant que le chiffre de 45000 victimes ne soit définitivement retenu par l'état algérien comme le bilan officiel de ce deuil national.
En parallèle des bilans humains, la répression s'est prolongée sur le terrain judiciaire afin de démanteler définitivement les structures politiques des AML et su PPA. En novembre 1945, le ministère de l'intérieur annonce à l'Assemblée nationale un total de 4560 arrestations à travers le territoire algérien. Le département de Constantine paie le plus lourd tribut avec 3696 interpellations, contre 505 dans le département d'Oran et 359 dans celui d'Alger.
Les tribunaux militaires prennent rapidement le relais pour juger les insurgés. Les archives de la justice militaire enregistrent 3630 condamnations directement liées aux événements de mai et juin 1945. Parmi les condamnés, 1868 personnes écopent de peines d'emprisonnement ferme ou de travaux forcés. 157 condamnations à mort sont prononcées.
Pour éviter de transformer ces condamnés en martyrs et sous la pression de l'opinion publique progressiste en métropole, 119 de ces peines capitales seront commuées. Par la suite, la majorité des prisonniers politiques bénéficieront des lois d’amnistie successives et seront libérés au début des années 1950. Les rapports d'avocats et les témoignages de détenus consignés dans les archives judiciaires confirment que l'usage de la torture a été systématiquement pratiqué par la police et l'armée durant les interrogatoires pour extorquer des aveux et cartographier les réseaux indépendantistes.
10- De la dénégation à la reconnaissance.
Pour le peuple algérien, le 8 mai 1945 n'est pas le jour de la victoire contre le fascisme, mais le point de départ d'un traumatisme national. Alors que des milliers de soldats indigènes s'étaient illustrés sur le fronts européens pour libérer la France, le retour à la paix s'est traduit, en Algérie, par une répression sanglante. La manifestation, initialement pacifique, visait à rappeler une promesse d'émancipation restée vaine. Pendant des décennies, l'état français a maintenu une chape de plomb sur ces événements, reléguant le massacre aux marges de l'histoire officielle. Il aura fallu attendre le début des années 2000 pour que la diplomatie et la présidence françaises amorcent un long et difficile travail de reconnaissance verbale.
Le décalage absolu entre la liesse de la capitulation nazie en métropole et le deuil dans le Constantinois a scellé le divorce définitif entre l'Algérie et le colonisateur. Les survivant et es militants nationalistes ont immédiatement compris que la voie des réformes politiques était close. Le général Raymond Francis Duval, maître d’œuvre de la répression sur e terrain, ne s'y trompe pas. Dans une note lucide et prémonitoire adressée au gouvernement colonial à Alger, il écrit :
Je vous ai donné la paix pour 10 ans [...] Si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable.
Ces 10 ans correspondaient presque jour pour jour au déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954. Pour la génération de la Toussaint rouge, e sacrifice des chouhadas (martyrs) de Sétif, Guelma et Kherrata est devenu le moteur idéologique de la lutte armée.
Pendant 60 ans, la république française a pratiqué a politique de l'oubli. Ce n'est qu'en 2005 que les premiers mots mémoriels officiels sont prononcés sur le sol algérien, ouvrant a voie à une succession de déclarations présidentielles et diplomatiques.

Le premier geste fort émane d'Hubert Colin de Verdière, alors ambassadeur de France à Alger. Le 27 février 2005, il qualifie publiquement les massacres de "tragédie inexcusable". 3 ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur Bernard Bajolet franchit un pas supplémentaire lors d'un discours marquant devant les étudiants de l'université de Guelma (baptisée Université du 8 mai 1945). Sans détour, il dénonce a responsabilité des autorités de l'époque :
Ces déchaînements de folie meurtrière, dans lequel les autorités française de l'époque ont eu une très lourde responsabilité a fait des milliers de veuves et d'orphelins, même s'il ne faut pas oublier que plusieurs dizaines de civils européens ont également été assassinés au cours des affrontements. Ces journées, qui auraient dû être pour tous celles de la liberté retrouvée, de la fraternité redécouverte dans un combat commun et d'une égalité encore à bâtir, ont été celles de la haine, du deuil et de la douleur. Elles ont fait insulte aux principes fondateurs de la république française et marqué son histoire d'une tâche indélébile [...] D'ores et déjà, et aussi dur que soient les fais, je veux vous dire, Messieurs les Recteurs, chers professeurs et étudiants, que la France n'entend pas, n'entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé.
En décembre 2007, lors d'une visite officielle en Algérie, le président Nicolas Sarkozy rend hommage aux victimes à Constantine. Tout en refusant l'idée d'une repentance d'état systématique, il évoque explicitement "les fautes et les crimes du passé", qualifiant le système colonial d'injuste et qualifiant les exactions "d'impardonnables".
L'évolution de la sémantique officielle atteint un sommet sous la présidence de François Hollande. En décembre 2012, devant le Parlement Algérien réuni à Alger, il pose un diagnostic historique net sur la colonisation et ses conséquences :
Pendant 132 ans l'Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal. Je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a les massacres de Sétif, Guelma et Kheratta [...] Le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles. [...] La vérité doit être dite sur la guerre d'Algérie.
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| Jean-Marc Todeschini |
Le 19 avril 2015 marque une étape mémorielle inédite sur le plan mémoriel. Pour la première fois, un membre d'un gouvernement français en exercice, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'état chargé des Anciens combattants et de la mémoire, se déplace à Sétif pour le 70e anniversaire du drame. Aux côtés du ministre algérien des Moudjahidine, Tayeb Zitouni, il dépose une gerbe de fleurs devant le monument dédié à Bouzid Saâl, le jeune scout de 26 ans et premier chahid tombé le 8 mai 1945 pour avoir refusé de baisser le drapeau algérien.
Dans le livre d'or de a ville, le représentant français inscrit :
En me rendant à Sétif, je dis la reconnaissance par la France des souffrances endurées et rends hommage aux victimes Algériennes et Européennes de Sétif, de Guelma et de Kheratta [...] au nom de la mémoire partagée par nos deux pays [...], à continuer d'avancer vers ce qui les réunit.
Malgré ces avancées symboliques et les initiatives de part et d'autre pour construire une histoire commune, le traumatisme reste vif. L'absence d'une reconnaissance juridique pleine et entière, ainsi que le refus persistant d'ouvrir la totalité des archives judiciaires et militaires ans restriction, maintiennent une forme de distance. Pour les familles des victimes, l'expression "Allah y rham el chouhada" (que dieu fasse miséricorde aux martyrs) n'est pas une simple formule de piété, mais un acte de fidélité envers ceux dont le corps ont été jetés dans les ravins de Chabet El Akhra ou consumés dans les fours d'Héliopolis.
Sétif, Guelma et Kheratta garderont à jamais cette blessure et cette souffrance, qui est encore présente aujourd'hui.
Chronologie Massacre de Sétif.
10 février 1943 :
Publication du Manifeste du Peuple Algérien par Ferhat Abbas.
1er mai 1945 :
Manifestations nationalistes du PPA à travers l’Algérie; répression sanglante à Alger et Oran.
9 mai 1945 :
Massacres dans es gorges de Chabet El Akhra.
13 mai 1945 :
Ordre du général Weiss de bombarder systématiquement les rassemblements ruraux.
19 mai 1945 :
Création de la commission d'enquête officielle menée par le général Pau Tubert.
30 juin 1945 :
Clôture du recensement officiel des 102 victimes européennes.
27 février 2005 :
1ère reconnaissance diplomatique par l'ambassadeur Hubert Colin de Verdière.












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